Extraits de Presse

Date de publication : 19 mars 2016

Dernières Nouvelles d’Alsace du 7 mai 2014

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Zut ! magazine — 23 avril 2012

L’Agence Culturelle d’Alsace présente Huit Débordements, une série de textes à l’origine d’un atelier d’écriture sous la direction de Philippe Napoletano.

Centré sur le thème du dialogue comme acte d’exploration de l’être, cet atelier dramatique s’était tenu en 2010 et neuf écrivains s’étaient réunis afin de tenter de définir deux personnes représentant l’être social pour l’une et l’être profond pour l’autre.

Avec ces neuf enregistrements audio, un face à face oppose le décor et la situation. Cette découverte permet de faire émerger conflit ou accord. Chaque pièce est introduite par Dominique Zins, un amateur d’art et de littérature, curieux invétéré. Nous l’entendons dans un prologue plein de conviction, détermination par le mot et la bande son qui l’accompagne. Entre chaque texte, des chœurs créent un fil presque invisible amenant ou même commentant chaque « petit débordement ». À la couleur du texte auquel ils sont rattachés, on parlera alors Coma, Danse, Chômage ou encore Fête.

Ce projet commun fait l’objet d’une publication audio présentée dans un recueil publié par l’Agence Culturelle D’Alsace.

Huit petits débordements ont été mis en voix sous la direction de Dominique Guibbert, créatrice de la pièce : Alors j’étais mort et je vous observais.

Ces CD Audio/Théâtre orientent l’individu vers la création littéraire, il s’agit d’une peinture des stimulations des capacités artistiques de chaque écrivain.

Disponible gratuitement

Agence Culturelle d’Alsace, Département spectacle vivant – 03 88 58 87 58

Yassine Khelfa M’Sabah

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Dernières Nouvelles d’Alsace du 28 mars 2012

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Dernières Nouvelles d’Alsace du 5 janvier 2009

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Les Fils de l’absent

Date de publication :

Les Fils de l’absent

Deux jeunes gens, Abdel et Nick, sur qui plane l’ombre d’un père absent de leur vie et honni. Deux jeunes gens écroués dans la même cellule et que tout sépare : l’un est un petit délinquant hâbleur et bavard, à ses heures indicateur de police, l’autre un garçon silencieux et sombre, imbu de religion. Ils sont impliqués dans deux assassinats, celui d’un trafiquant de stupéfiants et celui d’un religieux. Deux affaires criminelles, qui vont s’avérer connexes, comme si le Destin les avait entremêlées.

En face d’eux, deux femmes : juge et commissaire de police, chargées de conduire les deux enquêtes ; leurs méthodes de travail et leurs convictions les opposent. Leur confrontation est feutrée mais réelle. Aussi la vérité tarde-t-elle à apparaître, jusqu’à l’issue fatale. Fatale, comme autrefois, aux temps immémoriaux.

Séquence 1

Juge : Depuis quatre jours, Commissaire, la foule afflue

Et gronde comme un torrent sur les places et dans les rues.

Elle veut des coupables, elle exige des châtiments.

Le gouvernement, hier, l’a assurée de son soutien,

Lui a promis toute la lumière sur ce crime.

Le Premier Ministre a protesté

Contre ce qu’il a qualifié d’atteinte intolérable

À la liberté des cultes et au droit imprescriptible

De chacun à la Sûreté et à l’Égalité devant la Loi.

C’est dire si on nous presse, Commissaire,

Et si nous avons besoin de résultats.

Séquence 5

Abdel : « Hier sur l’Esplanade, au point de contrôle,

J’ai pleuré sur toi, ma Ville, devenue geôle,

Qui fais croître partout l’Ennemi en faction

Et peser sur nous le joug de l’Occupation… »

« Quoi ?

Tu ne connais pas mon nom ? »

Demande-t-il lorsque la porte a été refermée par le surveillant.

« C’est pas possible !

Tu te moques de moi ? »

J’entends quelqu’un en moi répondre :

Pourquoi je me moquerais de vous ?

C’est vrai : je ne connais pas votre nom.

Le Scrabble

Date de publication :

Les Veuves

Le Scrabble

Un dernier coup de chiffon et l’évier en inox brille comme un sou neuf de même que la plaque électrique. La cuisine est rangée, briquée, terminée. Tout à sa place et une place pour tout. Thérèse est une femme d’intérieur comme on n’en fait plus. Elle aime penser à sa mère qui lui disait toujours : la propreté c’est le luxe des pauvres. Avec l’éponge elle récupère les dernières miettes de pain sur la table et les dépose sur le rebord de la fenêtre pour les oiseaux. Une chaise se tient à demeure devant la fenêtre pour mieux les observer. Ces petites bêtes sont si adorables. C’est un vrai plaisir de les regarder picorer à la dérobée ou se disputer un morceau trop gros. Elle pourrait rester là des heures durant à les regarder sans rien faire d’autre.

La sonnette retendit dans l’entrée. C’est Simone. Elle est à l’heure comme d’habitude. Simone ouvre la porte de la cuisine. Pas besoin de frapper : ces rendez-vous hebdomadaires l’ont rendue familière des lieux.

— Que ça sent bon le café chez vous.

— Venez l’invite Thérèse, j’en ai fait du frais.

Simone dépose son manteau sur la chaise devant la fenêtre et s’assoit à sa place pendant que Thérèse lui verse une tasse de café chaud.

— J’ai apporté des éclairs. Du nouveau boulanger. Ils sont deux fois plus gros que les autres.

— Madame Simone, c’est merveilleux. Vous connaissez mon point faible. Vous en avez à la vanille ?

— Oui, trois à la vanille et trois au café.

— À la bonheur, je ne connais rien de meilleur. J’en prends un tout de suite car je ne peux pas résister plus longtemps… Vous savez la dernière nouvelle ?

— Non, dites ?

— Gisèle…

— Quoi Gisèle ?

— Gisèle…

— Madame Thérèse arrêtez de tourner autour du pot, vous me rendez chèvre.

— Elle s’est mise avec Jean Georges.

— C’est pas possible !

— Si, je vous jure, c’est vrai. Aussi vrai que moi je suis devant vous.

— Nom de Dieu Thérèse, ne jurez pas… Jean Georges ?

— Oui, Jean Georges, le jeune qui sort les poubelles…

— Et arrose les fleurs dans le parc ? ajoute Simone.

— Il a un coq tatoué sur l’épaule.

— Un beau coq en couleurs… Je le sais parce qu’il me monte les courses des fois.

— À vous aussi ? Il est vraiment très serviable ce garçon.

— Quel âge il peut avoir, s’enquit Simone ?

— Oh une petite quarantaine, pas plus.

— Je me demande ce qu’il fiche avec cette vieille toupie !

— Il la promène dans sa Mercedes cabriolet décapotable. Entre autres…

— Mais il a au moins trente ans de moins qu’elle.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise Madame Simone, c’est la vie ?

— C’est surtout le monde à l’envers… Je vais me prendre un petit éclair avant de commencer.

Elles dégustent en silence leur éclair : vanille pour Thérèse, café pour Simone. Le café fume dans les tasses. La boîte de Scrabble est grande ouverte sur la toile cirée. Rien ne presse. L’après-midi est à peine entamé. Dehors le ciel est plombé bas. Concentré et froid. Des moineaux atterrissent régulièrement sur le rebord de la fenêtre pour picorer les miettes et s’envoler aussitôt.

— Il n’y a pas beaucoup d’hommes dans l’immeuble, constate Thérèse.

— Des hommes potables je veux dire.

— Non, c’est vrai… Je commence avec madeleine ! la madeleine de Proust je veux dire, on en parle beaucoup en ce moment et à tout propos.

— Moi je préfère les éclairs c’est moins sec.

— Non c’est une expression corrige Simone. On dit comme ça à propos d’une chose dont on ne peut pas se passer, quelque chose qui fait du bien, quelque chose qu’on aime particulièrement… vous comprenez ?

— Oh vous savez moi, je suis bien comme je suis, j’ai besoin de rien ni de personne, après tout. Ma madeleine à moi c’est les éclairs… Us ! Ça existe ça us ?

— Mais bien sûr madame Thérèse. C’est l’expression us et coutume… Moi mon mari, sa madeleine c’était la chose. Il fallait le calmer avec des pilules spéciales tellement il était porté sur la chose. Il m’embêtait toutes les nuits et même des fois le jour. À 80 ans passés il était encore vert. Vous vous rendez compte à 80 ans !

— Quelle santé, c’est rare ça.

— Toutes les pilules il les avait fourrées sous le matelas. Quand je l’ai découvert j’ai d’abord cru que c’est un chapelet qui dégringole du sommier et je m’étais dit : tiens un chapelet, il s’assagit maintenant ? Mais non, c’était les pilules. Madame Thérèse j’ai failli faire une attaque ce jour-là.

— Esturgeon ! C’est quoi ?

— C’est un poisson. Alors j’ai réfléchi et réfléchi. Oh ça m’a pris du temps, mais j’ai bien réfléchi parce qu’après 52 ans de mariage on ne peut plus divorcer de but en blanc.

— Et pourquoi pas Madame Simone ? Regardez Gisèle ; elle est vieille et ça ne l’a pas empêchée de divorcer.

— Oui, mais c’est un tas d’histoires, tandis que comme ça…

— C’est mieux, je ne le vous fais pas dire.

— Madame Thérèse il faut que je vous le dise… Nous sommes amies n’est-ce pas ?

— Madame Simone à la vie à la mort, je vous le jure.

L’atmosphère s’est soudain tendu comme un arc et le jour a baissé d’un cran. Simone prend un air inspiré, saisit le dictionnaire et pose ses mains à plat comme on le ferait avec une bible. Entre Simone et Thérèse le temps s’est suspendu, immobile comme une toile d’araignée. Puis dans un souffle Simone s’élance :

— J’ai ramassé toutes les pilules et je les lui ai fait avaler une à une jusqu’à la dernière. Il n’a pas moufté.

— Ben voilà. Vous avez trop longtemps hésité. Je vous l’avais dit. Et il n’a pas… ?

— Rien, pas un mot. Je ne pensais pas que ce serait si facile. Parce que vous ne savez pas la meilleure : j’ai découvert qu’il avait une maîtresse.

— Par-dessus le marché ! Ah les hommes, tous les mêmes. Quand c’est pas les femmes c’est l’alcool et quand c’est pas l’alcool c’est les femmes. Vous auriez dû agir plus tôt, comme je vous l’avais dit. C’est une bonne recette. À cet âge ils ne vont plus faire d’autopsie.

— Exact. Le médecin a écrit sur le papier bleu : mort naturelle.

— Vous avez bien fait et je sais de quoi je parle…

— Ah parce que vous…

— Confidence pour confidence… Et j’avais également une bonne raison, je peux vous le dire. Mais motus hein ?

— Oh bien sûr : motus.

— Germain il n’était pas mort des suites de la chute quand il a fait sa sortie de route avec la mobylette.

— Ah non ? C’est ce qu’on racontait pourtant.

— Moi ça m’arrangeait bien qu’on raconte que c’est à cause de l’accident qu’il est mort. Mais c’était pas à cause de l’accident. Vous comprenez ?

— Ah oui je comprends : la recette…. Mais c’était tout de même une simple sortie de route parce qu’il avait trop bu.

— Voilà. Mais motus, hein !

— Oh vous savez moi je suis muette comme une carpe… Madame Thérèse vous trouvez que je fais mon âge ?

— Pas du tout. Pourquoi vous dites ça ?… Wacker !

— C’est quoi wacker ? Ça n’existe pas.

— C’est allemand. C’est un mot en allemand qui commence par un w et se termine par er, comme tous les mots en allemand.

— Madame Thérèse vous devez employer des mots français, pas des mots allemands, c’est un Scrabble français pas un Scrabble allemand.

— En tout cas vous n’avez pas beaucoup de rides. Vous avez la peau lisse comme une jeune fille.

— Vous pensez que je devrais maigrir ?

— Pas du tout. Un peu d’embonpoint ça tend la peau et atténue les rides. Et puis c’est bien connu : les hommes préfèrent les rondes. Je veux dire les femmes épanouies, enveloppées. Mon mari disait toujours que les grosses le faisaient fantasmer.

— Comme celles de Botero ? Quand même, elles sont moches on dirait des betteraves.

— Qu’est ce que vous voulez, tous les goûts sont dans la nature. Finissez l’éclair, demain il ne sera plus bon.

Thérèse remplit les tasses de café fumant. Sa main droite tremble légèrement ; cette conversation lui a fait revenir des souvenirs qu’elle s’était longtemps efforcée d’effacer de sa mémoire. Elle en verse à côté. Attrape l’éponge sur l’évier et essuie le liquide noir avant qu’il ne coule sous la boîte de Scrabble.

— Heureusement que c’est de la toile cirée… Elle doit avoir des sous. C’est elle qui l’a dragué avec ses sous. Et le cabriolet c’est elle qui le lui a payé, vous pensez pas Madame Simone ?

— Pour sûr que c’est elle qui le lui a payé. Elle a des sous, ça se voit à dix kilomètres. Avec des sous on peut tout avoir.

— Moi aussi, si j’avais des sous je pourrais me payer un gigolo… Ravioli ! Au singulier.

— Ravie au lit elle doit l’être… En tout cas l’argent ne la rendra pas plus belle.

— Oh vous savez, la nuit tous les chats sont gris.

— Ravioli, c’est italien, non ? C’est pas non plus un Scrabble polyglotte Madame Thérèse !

— Oui mais c’est dans le dictionnaire.

— Coquilles ! Avec s.

— Vous avez un q en trop. Mettez couilles.

— Oh, Madame Thérèse comme vous y allez !

— Ben quoi, c’est un mot comme un autre, il est aussi dans le dictionnaire.

— Vous avez raison, c’est un mot comme un autre. Allons pour couilles.

— Et comme il le bichonne son cabriolet Mercedes. Il passe tous les samedis après midis à le briquer et vas-y que je te l’astique.

— Rien que pour cette vieille toupie. Elle ne le mérite pas.

— C’est sûr, elle ne le mérite pas… Nitroglycérine ! Ah, il fallait le trouver celui-là !

— Bravo ! Je vous félicite Madame Thérèse. Vous savez au moins ce que c’est ?

— Oui, je sais. J’ai vu « Le salaire de la peur » au moins quatre fois. J’ai adoré ce film. Quel suspens.

— Moi aussi. Si je me souviens bien le camion est tombé dans le ravin avec tout le chargement qui explose.

— Ça faisait un joli champignon.

Il n’y a plus d’éclairs. Ils sont tous mangés. Sur la toile cirée ne restent que quelques miettes pour les oiseaux demain. Thérèse se lève péniblement. Elle a les jambes ankylosées à être assise tout l’après-midi. Simone rassemble les tasses, les soucoupes et les assiettes et dépose le tout dans l’évier en inox briqué, tandis que Thérèse fait des allers et venues dans la cuisine pour désankyloser ses jambes. La pendule marque 17 heures pile.

— Madame Simone vous pensez que la Droguerie du Centre est encore ouverte à cette heure-ci ?

— Bien sûr, Madame Thérèse, il n’est que 17 heures.

Michèle Haberer — Été 2015

La visiteuse

Date de publication :

Les Veuves

La visiteuse

La chambre est au fond d’un long couloir étroit et sombre. Yvette remercie d’un signe de tête la femme qui lui montre où c’est. Elle ouvre doucement la porte qui couine dans le silence. Une faible lumière passe entre les volets mis clos et tente vainement d’éclairer la pièce. On a entrouvert une fenêtre pour tenter d’évacuer l’odeur moisie qui se dégage des murs au papier boursoufflé par endroits.

Elle est là, allongée sur son lit. Sur son visage flotte un léger sourire, blême mais serein.

Yvette habite à l’autre bout du quartier. Elle a pris l’autobus pour venir, ça lui fait un gros détour mais lui laisse du temps pour se concentrer. D’habitude elle va à pieds quand on l’appelle. Elle a mis la robe noire qui lui donne une allure solennelle pour la circonstance. Une certaine importance qui ne lui déplaît pas. Tout le monde connaît Yvette. On sait qu’elle fait ça quand on l’appelle. Non pas qu’elle affectionne particulièrement ce genre de rendez-vous, mais ces visites sont pour elle une occasion de sortir et de parler avec quelqu’un. Et puis c’est normal. C’est par devoir de charité envers son prochain après tout.

Cette femme elle l’a croisée quelque fois à l’église du quartier. Elles faisaient un peu de conversation ; de solitude à solitude… Puis chacune s’en retournait chez elle où personne ne l’attendait. Jusqu’à la prochaine fois. Les vêpres du samedi soir étaient les rendez-vous attendus par une poignée d’ouailles pour échanger quelques nouvelles du quartier, toujours les mêmes. Ce n’était pas grand chose, juste un peu d’humanité en guise de viatique pour la semaine.

Dans la demi obscurité elle considère Madame Adolph qui ne bouge pas tant la vie l’a quittée. Comme la vie est bizarre… Encore la semaine dernière elles évoquaient ensemble les hivers de leur jeunesse. Ces hivers où il y avait plus d’un mètre de neige, des semaines durant. Ces hivers sans fin où il gelait à pierre fendre dès la Toussaint. On crevait de froid dans des habits de mauvaise qualité, mais on était heureux. Ah ce qu’on était heureux et avec trois fois rien ! Comme la vie est bizarre : les gens vous parlent, plaisantent, font des tas de projets et deux jours après tout est fini, envolé, oublié. Elle vous joue des sales tours des fois, cette chienne de vie ! On se demande où est la justice… Combien de fois Yvette n’a-t’elle pas ressentie cette absurdité, cette volte-face idiote de la vie alors qu’on n’avait rien vu venir ?

On l’a lavée, peignée et habillée d’une robe propre comme il se doit afin qu’elle puisse se présenter dignement devant Saint Pierre et ses anges. La présentation ça compte lors d’une épreuve et l’entrée au Paradis c’est la dernière et la plus importante. Il faut mettre toutes les chances de son côté pour ne pas la rater car il n’y aura pas de cession de rattrapage. Puis on lui a croisé les mains sur sa poitrine plate et fiché un crucifix entre ses doigts raidis. Sur la table de nuit est posé un verre à moutarde rempli à ras bord d’eau bénite et dans lequel trempe une petite branche de buis. Yvette se signe, saisit la branche et asperge abondamment la morte qui ne bronche pas. Elle en met partout pour que la défunte profite bien des biens faits de l’eau bénite. La bougie sur la table de nuit grésille puis s’éteint.

« Mon Dieu qu’est-ce que j’ai fait ? ». Dans la pénombre elle cherche à tâtons d’éventuelles allumettes et renverse la bougie qui roule sur le parquet dans un fracas impertinent avant de terminer sa course sous le lit de la trépassée qui ne bronche pas.

Dans un coin une vieille qui somnolait sur sa chaise se réveille en sursaut :

— Notre Père qui êtes aux cieux… pardonnez-nous nos offenses…

Puis se rendort en avalant bruyamment sa salive. Yvette est confuse, elle n’avait pas vu cette vieille qui somnolait dans son coin entre l’armoire et le double rideau. Un chapelet pend au bout de son bras et menace de glisser au sol à tout instant. Yvette est d’abord tentée de reposer plus confortablement le bras inerte mais n’en fait rien par crainte d’une nouvelle catastrophe. Elle prend son missel, l’ouvre et lit au hasard : « En ces temps-là… ». Toutes ces histoires ça devait être au temps où la terre était encore plate, bien avant les dinosaures. Comme la vie est pleine de mystères… Dans son imagination déambulent au milieu d’une végétation luxuriante diplodocus et tyrannosaures hideux, sortis tout droit de Jurassic Park. Soudain le chapelet de la vieille glisse et tombe au sol dans un cliquetis effroyable. La dormeuse sursaute et agite les bras dans une gesticulation désordonnée : « Notre Père qui êtes aux cieux…, je vous salue… ». Puis lentement se fige comme un zombie, laisse tomber sa tête de côté en soupirant et respire bruyamment la bouche grande ouverte.

Yvette se force à se concentrer sur l’histoire aux temps antédiluviens ; sans les dinosaures si possible. La morte ne bouge pas. La dormeuse s’est rendormie. L’atmosphère est redevenu normale : quiète et solennelle… seulement entrecoupée par moments d’un ronflement sonore de la vieille. La vie et la mort sont si intimement liées…, l’envers et l’endroit d’une même médaille… Comme il y a des moments particuliers… Des moments où l’on devine la présence du Père éternel. Elle l’imagine majestueux, le torse large et musclé, avec des cheveux gris bouclés et une grande barbe grise aussi. Il est assis dans les nuages blancs escorté d’une ribambelle de putti rieurs et joufflus. À quoi bon se faire tant de soucis ici bas ? Tout ce bazar de merde qu’on trimballe avec soi toute une vie. Que de larmes pour rien… La morte semble acquiescer en silence, elle a l’air d’en savoir long et sourit d’un sourire intérieur. À l’heure qu’il est elle doit se trouver devant Saint Pierre. Sûrement qu’elle vient d’obtenir l’autorisation d’entrer au Paradis. Le saint Patron a consulté ses listes. Madame Adolphe figure sur la blanche, la bonne.

— Signez ici et prenez la porte à droite, voici le certificat !

C’est un peu comme au permis de conduire. L’inspecteur prend dans sa liasse la feuille qui vous signifie que vous êtes reçu au permis parmi les bienheureux qui ont obtenu le droit de circuler à leur guise sur les routes du Paradis. Il ne peut en être autrement, sinon à quoi servirait la vie ? La morte semble satisfaite et déterminée. Elle n’a pas envie de revenir parmi les vivants.

Une mouche est entrée par la fenêtre entrouverte et tourne obstinément dans la pièce dans un bruit de para-moteur. Puis se pose effrontément sur son menton. Dans un mouvement de réjouissance elle se frotte les pattes avant et marche résolument sur les lèvres pâles, fait demi-tour et s’arrête net. Elle a trouvé de quoi se restaurer : quelque relief du dernier repas de la morte. Yvette voudrait la chasser, hésite puis renonce. Dans cette pièce obscure elle risque encore de renverser quelque objet invisible.

La vieille sur sa chaise se met à ronfler plus fort. Le vacarme emplit toute la chambre. On dirait une mobylette qui s’apprête à affronter le Mont Sainte Odile. Il y en a qui ne se gênent pas… L’insolent insecte repu, prend soudain son envol dans un bourdonnement satisfait et s’échappe par la fenêtre dans la lumière du jour vers d’autres destinations. Yvette se recentre sur son missel mais ses pensées sont incontrôlables. Elle referme la livre sacré et pour se faire pardonner entame une série de Notre Père réguliers comme une litanie ou plutôt comme le tricot. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Elle tricote des Notre Père en un long ruban qui fait trois fois le tour de la pièce. Puis elle se signe, saisit le buis qui trempouille dans le verre Amora et avec d’infinies précautions asperge la morte qui ne bronche pas. Elle jette un dernier regard à la vieille sur sa chaise qui a remis le turbo en toute bonne conscience, la bouche grande ouverte.

Dans le couloir la femme qui l’avait accueillie l’invite à la cuisine et lui propose du café que Yvette accepte volontiers. La cuisine est à l’autre bout du couloir. Elle est sombre aussi. Une ampoule nue pendouille au plafond et dispense une lumière chiche. La femme prend une tasse ébréchée dans le buffet et verse le liquide noir et fumant. Yvette murmure un merci.

— C’est gentil à vous d’être venue.

— Oh, c’est tout naturel.

— Cette pauvre madame Adolph n’a personne.

— Mais la femme près d’elle c’est qui ?

— Je ne sais pas. Et vous, vous êtes une parente ?

— Non. Je suis venue dire une dernière prière par charité chrétienne, c’est tout. Et vous, vous la connaissez peut-être ?

— Oh, pas plus que ça. Elle était veuve depuis peu. La pauvre, il paraît qu’elle n’avait pas la vie facile avec son mari.

— Alors elle ira tout droit au Paradis.

— Je ne sais pas. Mais c’est tout de même dommage qu’elle n’aie pas profité de la pension de son mari.

M.H. 2015

Les nouveaux voleurs

Date de publication :

Les Veuves

Les nouveaux voleurs

Il est 6 heures du soir. La nuit commence à tomber. Adrienne se dépêche de rentrer. Il ne faut pas laisser la maison seule trop longtemps. Et de toute façon le thé chez Madame Adolph était infect. Elle n’a pas touché au cake. Cette histoire lui a complètement coupé l’appétit. Elle ne pensait qu’à une chose : rentrer au plus vite. Tout ça c’est terrible. Malheureusement c’est comme ça avait dit Madame Adolph. Mais elle ne se rend pas compte Madame Adolph ! Elle sort le trousseau de clés de sa poche et déverrouille le portillon qui couine. Il faudra mettre du dégrippant. C’était le travail de son mari. Mais depuis qu’il est mort il faut gérer mille choses qu’elle découvre.

Elle referme rapidement le portillon qui recouine dans la nuit. Elle se rue sur la porte d’entrée. Ouvre la première serrure, puis la deuxième serrure puis la troisième serrure. Cela lui prend un certain temps. Elle a fait poser deux serrures supplémentaires. C’est plus sûr. Puis elle referme l’une après l’autre des trois serrures. Cela lui prend un certain temps. La voilà dans l’entrée. Elle allume la lumière et ouvre le loquet de la porte qui donne sur l’escalier du sous-sol. Il va falloir installer une serrure sur cette porte. C’est plus sûr. Car si des fois ils tentent de venir chez elle, dans sa maison… Une grande maison comme la sienne pourrait les intéresser pour en faire leur quartier général. Ça s’est déjà vu et ce qui est arrivé peut se reproduire. C’est l’Histoire qui bégaie.

Elle descend au sous-sol et vérifie si la porte extérieure du garage est bien fermée. Il est déjà arrivé qu’elle a oublié de la fermer avant de partir. En cours de route ça lui est revenu et elle voulut s’en retourner, mais c’était trop tard, elle était presque arrivée chez son fils. C’était le dimanche de la fête des mères. Elle en était malade toute la journée. La porte du garage est bien fermée. Personne n’a essayé de l’ouvrir. Puis elle va à la porte de la buanderie qui donne également sur la cour. Tout est normal. Une chance que personne ne soit venu. Elle remonte l’escalier et ferme le verrou de la porte.

Dans le hall elle se dit qu’elle a peut-être oublié de bloquer le portail dehors. Elle ouvre les trois serrures l’une après l’autre. Cela lui prend un certain temps et elle se précipite dehors. La grosse pierre est bien en place au pied du portail. Elle n’a pas bougé. Elle retourne dans la maison et referme les trois serrures l’une après l’autre. Cela lui prend un certain temps.

Madame Adolph lui a dit de prendre un chien. Mais elle n’aime pas les chiens. C’est sale les chiens, ça vous mange les tapis et ça pue quand il pleut. Et puis ces types pourraient bien l’empoisonner. Alors à quoi servirait un chien ? Elle a bien pensé au fusil au dessus de l’armoire dans la chambre à coucher, mais elle ne sait pas où sont les munitions et de toute façon elle ne saurait pas s’en servir face à ces types cagoulés. C’est pourquoi elle a fait renforcer la lourde porte d’entrée et rajouter deux serrures supplémentaires. Sa hantise c’est que ces types entrent dans sa maison pour voler les bijoux et l’argent. Ou pire encore : ils pourraient la ficeler sur une chaise et la retenir en otage contre une rançon. Et qui paierait la rançon ? Les voisines ? Le gouvernement ? Personne. Le gouvernement ne paie pas les rançons. Ce serait encourager la prise d’otages il dit. Le gouvernement laisse faire la racaille.

Elle va dans la cuisine et se fait chauffer de l’eau sur le gaz. Elle a besoin d’un peu de réconfort avec une tasse de café au lait et une tartine de confiture. Elle ne pouvait rien avaler chez Madame Adolph. Elle n’est pas bien depuis hier. Elle se sent nauséeuse et le bras lui fait mal. Elle avait demandé à Madame Adolph d’éteindre la télé. Elle ne pouvait plus voir toutes ces tueries, ce sang, ces morts. Et en France en plus ! C’est Dieu pas possible. Ou va le monde ?

Dehors le vent s’est levé. Le portail métallique cliquète dans la nuit. La grosse pierre le maintient en place. Il ne s’ouvrira pas. Devant sa tasse de café elle se dit : ce soir elle ne fait plus rien. Même pas la vaisselle. On verra demain. Elle est fatiguée. Si fatiguée. Elle pense à Albert. S’il était encore là tout serait différent. Elle se sentait tout de même en sécurité. Un homme à la maison ça rassure. Le passé n’était peut-être pas très reluisant, mais le présent est une horreur. Et c’est la faute à qui ? Albert était chasseur. Il tirait les sangliers comme personne. Ah, il ne gâchait pas la chevrotine, lui. Des fois elle lui disait : « tu pourrais entrer à la Police Nationale comme tireur d’élite ». Mais lui il préférait tirer les sangliers. Maintenant il n’est plus là pour la rassurer. Alors elle passe le plus clair de son temps à la cuisine, installée devant sa fenêtre. À surveiller. Des fois elle se dit qu’elle devrait commencer à s’occuper du jardin parce que sinon les orties et les mauvaises herbes vont tout envahir et ce sera la jungle. Et après on va croire que la maison est abandonnée. Elle n’a pas envie. Pas le courage. Le présent est une horreur, mais que faire ?

Elle a bien pensé prendre des cours de self défense comme sa belle fille. Elle y est allée un jour pour une initiation, mais ça ne lui a pas plu. Que des vieux. C’était ridicule tous ces arthrosiques qui n’arrivaient même pas à lever le bras. Alors une esquive, tu plaisantes !

Elle se lève de sa chaise-observatoire et monte dans sa chambre. Là elle peut s’isoler, se ratatiner, se faire toute petite, disparaître. Un silence de mort y règne. Elle se déshabille lentement en tendant l’oreille. S’ils viennent elle peut les entendre et se glisser derrière les double rideaux ou mieux : sous le lit. Il est suffisamment haut. Elle fera comme ce jeune dans l’imprimerie qui s’était caché sous l’évier. Personne ne l’a trouvé. Elle restera là couchée sous le lit, tranquille jusqu’à ce qu’ils repartent. Elle réfléchit : cela peut durer longtemps… L’idée lui vient d’un téléphone portable ! Ce serait bien d’en avoir un. De sa cachette elle pourrait lancer un sos dès que les assassins arrivent. Demain elle téléphonera à son fils. Il ira lui en acheter un. Un modèle facile à manipuler. En cas d’attaque elle se glissera sous le lit avec son portable. Ou encore mieux : elle laissera le portable sous le lit avec les lunettes. Comment se fait-il qu’elle n’y a pas pensé ? Elle n’en parlera pas à Madame Adolph de peur de se faire moquer. Elle l’entend déjà : « Madame Adrienne vous êtes complètement fada ! Ici dans le quartier c’est tranquille. Il ne s’y passe donc rien ! Vous croyez vraiment que cette racaille s’intéresse à nous ? Faut pas vous miner comme ça ! » Qu’est-ce qu’elle en sait d’abord ? Elle, elle s’en fiche et les autres aussi. Elles n’ont pas idée du danger, de la menace qui plane. Ce sont elles les fadas avec leur télé allumée toute la journée. À se repaître de toutes ces horreurs sans que cela les dérange. Ce sont elles les fadas ! D’ailleurs elle n’ira plus chez Madame Adolph. Voilà, elle n’ira plus. Elle n’ira plus chez personne. Elle prendra ses distances avec tout le monde. De toute façon personne ne la comprend quand elle dit qu’elle a peur parce qu’ils sont armés et qu’ils peuvent entrer dans n’importe quelle maison prendre les gens en otage et les abattre froidement. Ce sont des fous ces intégristes, des sauvages…

C’est Dieu pas possible de se retrouver si seule. Ne plus avoir personne. Elle pense au portable qu’elle gardera sous le lit : mieux vaut prévoir. Elle va de pièce en pièce baisser les volets en traînant ses chaussons sur le parquet ciré. Dehors il fait nuit. Dans la maison il fait noir. Adrienne a allumé sa lampe-torche qu’elle garde dans sa poche. Elle ne se déplace plus qu’à la lumière de sa torche. Elle a décidé de garder les volets baissés. De jour comme de nuit. C’est plus sûr. Elle n’allume plus la radio, la télé non plus. La publicité déborde de sa boîte aux lettres. Elle tâche de ne pas faire de bruit. S’ils viennent elle pourra les entendre. D’ailleurs elle est sûre qu’ils sont déjà venus un jour où elle était chez Madame Adolph. Ils n’ont rien volé mais ils ont visité toute la maison. Du bas en haut. La preuve : des objets ont été déplacés. Sa crème hydratante pour le visage avait disparu de la salle de bains. Elle la posait toujours sur le lavabo à côté du dentifrice. Et voilà qu’elle l’a retrouvée deux jours plus tard dans la boîte à cirage, après qu’elle l’avait cherchée dans toute la maison. Pareil pour la boîte à bijoux qu’elle avait retrouvée dans le cagibi, sous l’escalier, à côté de l’aspirateur. C’est bien la preuve qu’on est venu rôder dans la maison. Ils cherchent quelque chose ou quelqu’un. Peut-être elle ? Au non du ciel, pourquoi elle ? Ils vont revenir et cette fois-ci ce sera la bonne. Sa dernière heure aura sonné. On lira dans le journal : « Nouveau drame : des fanatiques ont exécuté une femme seule et sans défense dans sa propre maison »

Elle entend un bruit qui vient du dehors. Cette fois ce n’est pas le vent. On dirait une portière de voiture qui claque sourdement. Puis des voix basses. Interrogatives. Ce sont eux. Ils viennent. Ils vont la tuer comme les autres. Les serrures vont-elles résister ? Que faire ? La lampe. Éteindre la lampe C’est eux. Le portable. Où est le portable ? Elle n’a pas de portable. C’est son fils qui… Elle court dans l’autre chambre. Fait deux fois le tour du bureau. Avise le fauteuil : pas assez large pour se dissimuler. Se précipite dans la pièce voisine. Les double-rideaux ? Oui. Non. Derrière la porte ? Non. Aucun endroit pour se cacher. Son cœur cogne comme un fou. Elle se rue dehors et se jette dans la salle de bain. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? Une douleur fulgurante lui déchire la poitrine. Ses mains se crispent sur le rideau de douche et l’arrachent. La barre cède et libère les anneaux en plastique qui sautillent sur le carrelage dans un charivari infernal. Elle parvient jusque dans sa chambre et se laisse tomber sur le tapis. Elle cherche de l’air. N’en trouve pas.

Ses pupilles dilatées et sèches fixent le plafond qu’illumine par intermittence une lumière bleutée, silencieuse et obstinée.

M.H. 2015

Les feux de l’amour

Date de publication :

Les Veuves

Les feux de l’amour

Le journal est étalé sur la table de la cuisine. Gisèle passe sur la politique, l’économie et les faits divers. De toute façon c’est toujours la même chose. Les présidences se succèdent et se ressemblent ; le trou de la Sécu ne cesse de se creuser et les chiens écrasés continuent à se faire écraser.

Cahier no3, page 32. La page des faire-part de décès. Gisèle n’est pas nécrophile, mais depuis que son mari est passé de vie à trépas elle s’est abonnée aux DNA à cause des annonces nécrologiques qu’elle épluche méticuleusement. Elle cherche celles qui mentionnent : « crémation, crématorium, incinération… » ou toute autre indication qui dit que le défunt est destiné aux flammes d’ici-bas. Celles qui réduisent tout corps en cendres.

Plus tard, le plus tard possible, elle se fera également incinérer, comme Robert. C’est ce qu’elle pense des fois, assise le soir devant la cheminée à contempler la danse des flammes. Une cérémonie de crémation avec des fleurs, des bougies, de la musique… c’est tellement beau. Elle aime cette ambiance de recueillement, loin de l’agitation des gens. Où chacun pense à sa mort ou à sa vie. À ce qu’il a vécu, à ce qu’il aurait pu vivre et à ce qui lui reste à vivre… Mais en attendant Gisèle se dit qu’avec un peu de chance elle a encore quelques belles années devant elle et beaucoup de choses à vivre…

L’incinération, c’était la volonté de son mari. Il faut dire qu’avec l’âge Robert était devenu claustrophobe et la perspective de reposer deux pieds sous terre, éternellement, lui donnait froid dans le dos.

« Il a plu au Seigneur de rappeler à Lui Monsieur Untel… » Elle lit toutes les annonces, une à une. D’abord les toutes grandes, celles qui occupent, à grands frais, la moitié de la page. Puis les moyennes, celles de Monsieur tout le monde qui ne veut pas être en reste, et enfin les petites, les bouche-trous sans ambition. Mais la mort se fout de cette bataille mercantile comme de sa première chaussette.

« Monsieur Xavier … nous a quittés … La cérémonie de crémation aura lieu à 14 heures ». Gisèle a trouvé ce qu’elle cherche. Elle se réjouit : elle va retrouver le parfum des fleurs et des bougies, la belle musique et la douce lumière du temple. L’antichambre du paradis. Et surtout, elle va retrouver Dimitri. Elle pense à Dimitri, ce beau jeune homme qui la fait chavirer à chaque fois qu’elle le voit… Sa présence discrète et efficace lui donne le tournis. Elle n’y peut rien. C’est comme ça. Depuis la mort de Robert elle ne rate aucune cérémonie. Quelle bonne idée il a eue Robert de se faire incinérer… La vie est belle tout-à-coup !

Elle avale son café refroidi et remet les biscottes dans le placard. Elle n’a pas faim. Elle pense à Dimitri. La cérémonie est à 14 heures. Elle s’est levée tard. Il était presque midi. Elle n’aura plus le temps de déjeuner. Qu’importe, elle n’a pas faim. Elle doit se préparer. Elle va dans la chambre et ouvre l’armoire à deux battants. Des robes, des ensembles, des pantalons, des chemisiers pendent. Gisèle aime les chiffons. C’est tout ce qui lui reste. Elle tend un bras tremblant et saisit la robe rouge. Elle est magnifique cette robe. Elle la passe et se regarde dans la glace de l’armoire. Son mari la lui avait achetée pour le bal des commerçants. Elle avait dit qu’elle n’avait rien à se mettre. Il avait dépensé la moitié de son salaire pour cette robe qu’elle n’a mise qu’une seule fois. Elle aurait bien aimé sortir plus souvent, s’amuser un peu, mais son mari n’aimait pas danser. Alors la robe est restée dans l’armoire. Elle avait pensé la donner à la Croix Rouge, mais c’était tout de même dommage. Maintenant que Robert n’est plus de ce monde, elle pourrait peut-être la remettre ? Elle la met tellement en valeur. Elle se revoit au bal. Elle avait dansé avec plusieurs cavaliers et Robert en fut jaloux. Il avait boudé pendant plusieurs semaines. Ensuite il ne voulut plus aller au bal des commerçants.

Gisèle se ravise subitement : cette tenue ne convient pas pour la cérémonie au Temple. Elle sort un ensemble bleu ciel. Elle pense à Dimitri : cet ensemble va-t-il lui plaire ? La jupe est trop juste : ça déborde un peu sur le ventre et la taille. Il faut mettre le body noir en Lycra qui efface les rondeurs mais empêche de respirer. Non, elle ne tiendra pas longtemps dans ce carcan. Elle saisit le pantalon noir. Celui à la taille élastique. Avec le chemisier en soie grise c’est parfait. C’est sobre et distingué. Oui… mais si peu séduisant. Gisèle se trouve devant un dilemme crucial : sobriété ou séduction ? Que faire ? L’armoire attend patiemment. Machinalement elle tend le bras vers une robe à petites fleurs, séduisante et sobre en même temps. Parfaite pour la cérémonie. Elle l’avait déjà portée et Dimitri a aimé. Cette tenue la rajeunit, bien qu’elle se sente vieille d’un coup. Elle se regarde dans la glace de l’armoire. Elle rentre le ventre et sort la poitrine. Face, profile. Elle a pourtant encore de beaux restes. C’est ce qu’on lui suggère des fois. Ça doit être vrai. N’avait-elle pas concouru dans le temps pour le titre de Miss Myrtilles ? Il doit en rester quelque chose !

Tout de même… qu’est-ce qu’elle fait avec Dimitri ? Quelle est cette fièvre que ce garçon lui a injecté dans le cerveau qui la laisse insomniaque la nuit et fébrile le jour ? Il est si jeune. Il a 30 ans de moins qu’elle ! Il pourrait être son fils ! En même temps pourquoi se poser tant de questions ? Elle s’est posé des questions toute sa vie. Sa vie elle l’a passée à tourner en rond. À hésiter, à vouloir et ne pas oser. Avec son mari elle s’ennuyait. Ils ne partaient que rarement en vacances. Et encore c’était pour voir la famille en Auvergne. Le frère de Robert qui est d’une stupidité à tomber par terre et d’un ennui… D’un ennui qui se traîne entre l’apéro et le film du soir. Pas de quoi pavoiser. Au tout début c’était peut-être bien : ils allaient au bal des commerçants, quelquefois au cinéma. Et puis le temps a passé. Robert ne pensait plus qu’à son travail, la promotion. Les enfants ont grandi sans lui. Elle s’était toujours demandé ce qu’ils représentaient pour lui. Avec le temps et la retraite il était devenu de plus en plus silencieux, taciturne. Ils vivaient sous le même toit mais se parlaient peu. Juste ce qu’il faut pour assurer la bonne marche du ménage. Le jour où il a fait son attaque elle en fut bouleversée et en même temps soulagée. Quelque chose en elle s’est libéré. Un sursaut d’énergie… Depuis qu’elle est veuve elle a envie de tellement de choses. Elle a mis la robe à fleurs. Ça la rend toute guillerette. Elle va à la cuisine et met la radio. Julio Iglésias chante « Manuela ». La vie est belle.

— Le téléphone sonne. Gisèle se précipite comme une gamine et arrache le combiné :

— Dimitri, c’est toi ?

— Oui, ma p’tite caille, c’est moi.

— Je pensais justement à toi, mon lapin.

— Tu vas bien ?

— Oui, toujours quand j’entends ta voix.

— Tu as vu le journal ?

— Oui, il y a une cérémonie à 14 heures à la Robertsau.

— On se voit là-bas ?

— Bien sûr mon lapin.

— Je suis impatient.

— Moi aussi.

— Bon, c’est pas tout ça, il faut que j’y retourne, il y a du boulot. Alors à toute à l’heure ma p’tite caille, fais-toi belle.

Gisèle raccroche. Elle est toute étourdie. Qu’est-ce qu’elle était en train de faire ?

À la cuisine Julio Iglésias remet ça avec « Vous les femmes ». Elle court dans la salle de bains. Se tartine de crème miracle qui repulpe la peau et illumine le teint instantanément.

Elle a envie de chanter, de danser. Dans une heure elle a rendez-vous avec Dimitri.

« Mes chers amis, nous sommes aujourd’hui réunis pour dire un dernier adieu à Xavier qui vient de nous quitter ». Le moment est solennel. Gisèle ne connait pas Xavier, mais elle le remercie d’avoir eu la bonne idée de se faire incinérer. L’assistance est retranchée derrière des lunettes noires. En de pareilles circonstances il est de bon ton de porter des lunettes opaques : elles masquent tout, la détresse comme l’indifférence.

Voilà Dimitri qui entre, les bras chargés d’une énorme gerbe : des roses rouges et des oeuillets blancs. Il pose les fleurs sur le cercueil déjà bien chargé. Ses gestes sont lents et précis. Elle est émue d’admiration. Elle le gobe tout entier. Il est beau comme un dieu dans son complet gris perle. Ce complet lui sied si bien. La veste galbe son dos large et musculeux. La toile gris perle se tend admirablement sur ses fesses fermes et galbe ses mollets. On dirait Belmondo dans Borsalino. Un dieu tombé parmi les hommes. Elle n’en croit pas ses yeux chaque fois qu’elle le voit.

« Xavier était chasseur, clame l’officiant d’une voix monocorde. Il aimait la nature et les animaux. La chasse, c’était sa passion qu’il aimait partager avec ses amis. Le Seigneur l’a rappelé à Lui. Désormais il foule les chasses éternelles » !

Dans l’assistance on retient le souffle. Un silence de mort plane, seulement entrecoupé de l’un ou l’autre raclement de gorge. Même les mouches n’osent plus voler. C’est si beau. Des champs de marguerites et de primevères s’étalent devant Gisèle. Des écureuils roux s’égaient dans les arbres en fleurs. Des bambis et des petits lapins aux derrières blancs gambadent dans la rosée matinale. Le ciel est bleu azur et la vie est belle. Dimitri est là. Elle peut presque le toucher. Il est chez lui. Dans son élément. Il aime s’occuper des fleurs qu’il dispose avec amour sur le cercueil. Il aime arranger les bouquets, changer l’eau des fleurs, lisser les napperons, remplacer les bougies. Accueillir les familles en deuil et leur dire quelques paroles réconfortantes. Il est concentré. Sûr de lui. Ses gestes sont précis et délicats. Il aime s’occuper des cadavres. Les habiller, les coiffer, leur mettre un peu de rose sur les joues pour les rendre plus beaux. Tout cela il l’aime. Les filles ne l’intéressent pas. Elles sont nunuches, capricieuses et parfois migraineuses. Il a un faible pour les femmes mûres. Elles sont pleines de mystères, douces, patientes. Leurs soupirs racontent les jours anciens où elles étaient jeunes et belles.

Gisèle s’est mise un peu à l’écart. De là elle peut l’observer et suivre tous ses gestes. Elle se met toujours à cette place, à côté du pilier. Il ne la regarde pas. Il la devine. Il sait qu’elle est là. Il sent sa présence. Elle a mis cette robe qu’elle portait lors de leur première rencontre. C’était à la crémation du mari. Ce jour là, il avait complètement perdu la tête. Il avait oublié d’allumer les bougies. Les couronnes de fleurs ne tenaient pas en place. Il s’était trompé de musique : il avait mis la Danse macabre de Saint-Saëns à la place du Printemps de Vivaldi ! Tout allait de travers. L’assistance avait remarqué que quelque chose clochait et Gisèle avait lutté désespérément pour réprimer un fou rire nerveux. Cette cérémonie avait failli tourner à la catastrophe.

« L’âme de Xavier est libérée… Nous lui souhaitons maintenant bon voyage… » déclare l’officiant qui n’a que faire de l’âme de Xavier. Qu’elle aille aux anges ou au démon, cela lui est bien égal. Peut-être même que le démon est plus fréquentable que les anges ? Gisèle a hâte que le sermon finît. Elle écoute patiemment Vivaldi qui clôt habituellement la célébration.

Le rideau est tombé sur le cercueil. C’est fini. Dimitri éteint consciencieusement les bougies, une à une. L’auditoire, l’ouïe dilatée par toutes ces belles paroles, se presse lentement vers la sortie et se dirige vers la brasserie de l’autre côté de la rue où l’attendent les libations réconfortantes. Des filets de fumée blanche montent vers le plafond et forment une nappe de brume derrière laquelle se trémoussent des anges musiciens. Dimitri baisse la lumière. La pénombre devient incertaine et le parfum des fleurs enivrant. Des voix un peu regaillardies, finissent par s’éloigner vers des préoccupations plus attrayantes. Dimitri ferme à double tour la grande porte d’entrée. Le bruit de la serrure retentit dans la quiétude retrouvée. Dans le brouillard grisâtre Gisèle sent deux mains se tendre vers elle. La palper de haut en bas. La pétrir dans tous les sens. Son cœur fait des bonds. Elle en est toute étourdie. Le temps et le lieu n’existent plus. Soudain, ça y est : elle est assise sur la balançoire, dans le jardin de son oncle. Son cousin Jean Georges la pousse. Elle monte. Monte. Monte de plus en plus haut. Sa robe à fleurs est retroussée sur ses cuisses. C’est le vertige le plus délicieux. Le nirvana. Le paradis.

M.H. Février 2015

Les vêpres du samedi soir

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Les Veuves

Les vêpres du samedi soir

Les Veuves

Les vêpres du samedi soir

C’est samedi après-midi, dehors il fait gris et Thérèse a allumé la lumière dans la cuisine. Sur la gazinière l’eau du café est en train de chauffer.

Son fils vient de repartir. Il vient toujours le samedi en début d’après-midi lui rapporter les médicaments de la pharmacie, lui sortir la 4L du garage, la marche arrière étant un peu compliquée, ou remplir quelques papiers administratifs :

— Dis-moi ce qu’ils veulent, je n’y comprends rien.

— C’est rien, c’est pour le recensement.

— Ils veulent savoir trop de choses. Écris que je vis seule dans ma maison et que… Non rien, le reste ne les regarde pas. Je ne veux pas être obligée de payer la taxe d’habitation et la télé.

Thérèse est postée devant la fenêtre, le rideau de dentelles légèrement écarté. Elle surveille l’arrivée de Sophie qui ne doit plus tarder maintenant. Dès que sa mise en plis aura séché. La fille de Sophie est coiffeuse et tous les samedis après-midis c’est le jour du shampooing-mise en plis. Thérèse attend depuis sa fenêtre : il est déjà 15 heures et Mireille n’a toujours pas fini la mise en plis de sa mère. C’est sûr. Il va encore falloir se dépêcher de se mettre en route pour la messe de 19 heures. On va arriver en retard et les meilleures places seront prises.

La sonnette sonne. Thérèse écarte un peu plus le rideau. C’est Jeannine. Elle passe la main par-dessus le portillon et tire le loquet. Un coup de vent lui plaque le foulard sur le visage.

L’eau bout dans la petite casserole. Le bocal de café lyophilisé est posé sur la table, les quatre tasses et le sucrier avec le sucre en morceaux. Jeannine ouvre doucement la porte de la cuisine. Elle amène avec elle une bouffée d’air froid.

— Quel vent dehors.

— Qu’est-ce que vous voulez, sur la route de Rosenheim il y a toujours du vent.

— C’est vrai, nous sommes habituées.

Jeannine tire la chaise et s’assoie à sa place habituelle : dos au buffet. Elle aime voir ce que se passe côté évier et cuisinière.

— Qu’est-ce que vous avez cuisiné aujourd’hui ?

— Il me restait encore un morceau de poulet de mercredi. Il était temps.

— À nos âges on n’a plus tellement d’appétit.

— Mais on a gardé l’habitude de cuisiner pour toute une famille. Ça fait combien de temps maintenant chez votre mari ?

— 12 ans au printemps.

— Déjà, comme le temps passe.

— Oui, comme le temps passe.

— Moi ça fait 5 mois maintenant.

— Qu’est-ce que vous voulez, le temps passe.

Jeannine est une petite bonne femme ronde, engoncée dans des robes chasubles grises ou bleu-marine que complètent un chemisier et un gilet plus ou moins assortis. Elle a des yeux étonnamment bleus au milieu d’un visage qui devait être agréable dans sa jeunesse. Thérèse a pour elle une affection familière comme pour une sœur ou une cousine proche. Et aussi parce que leurs maris réciproques étaient d’anciens collègues. Quarante ans à faire les marchés, ça crée des liens.

Thérèse est restée assise près de la fenêtre. Mireille n’a sûrement pas fini la mise en plis et Sophie aura du retard c’est sûr. À quoi ça sert de faire une mise en plis, il y a du vent dehors et de toute façon pour aller aux vêpres c’ est inutile d’être bien coiffée.

L’eau continue de bouillir dans la petite casserole. Elle est à moitié évaporée. Les tasses sont sur la table de même que le bocal de café lyophilisé et le sucrier. L’horloge indique 16heures 05. La 4L attend dans la cour. Face au portail. Jean-Benoît l’a garée dans le bon sens pour que sa mère n’ait plus de difficultés à la manœuvrer pour rejoindre la Nationale. Opération jugée trop périlleuse quand dans la voiture ont pris place la conductrice, Sophie, Jeannine et Angèla.

— Éteignez le gaz, il n’y a plus d’eau !

Thérèse se précipite et tourne le bouton de la gazinière. Il n’y a plus d’eau dans la casserole qu’elle va remplir au robinet.

— N’allumez pas avant que Sophie soit là. C’est du gaspillage, le gaz coûte cher.

La sonnette sonne. Thérèse se penche vers la vitre. C’est Angèla. Elle a vu Thérèse à la fenêtre. Elle lui fait un petit signe de la main, tire le loquet et ouvre le portillon qu’elle referme précipitamment. Elle avance courbée face au vent sur la plate-bande.

Angéla est une brave femme originaire de Nord de l’Alsace. Un peu teutonne et pleine de verve. Elle respire la santé malgré son âge. À 83 ans elle fend toujours son bois pour se chauffer et boit tous les jours un petit verre de son urine du matin. C’est son secret de longévité.

— Quel vent aujourd’hui. C’est le vent du Nord. Il va encore nous apporter de la neige.

Angéla se frotte les mains. Elle est contente. Elle est toujours contente quelles que soient les circonstances. Contente quand il y a du vent ou de la pluie, contente quand il fait froid, quand elle retrouve ses amies, quand elle est seule chez elle.

— Je rallume le gaz ?

— Non on attend Sophie.

— Elle a vraiment du retard cette foi-ci. Pourvue qu’il ne lui soit rien arrivé.

— C’est sûrement la mise en plis qui ne tient pas.

— L’office est à 19 heures et le curé n’attend pas.

Depuis que Thérèse a perdu son mari elle va aux vêpres du samedi soir. Cela l’aide à surmonter son deuil. Edgar est mort d’un cancer il y a cinq mois ou plutôt de deux cancers : un au poumon, l’autre à l’œsophage. Deux cancers d’un coup ça vous emporte un homme aussi costaud soit-il. Edgar était un solide gaillard mais fumeur : deux paquets par jour et du côté bibine, il ne la versait pas dans les souliers non plus. Mais attention, jamais des alcools forts. De la bière ou du vin, c’est tout. Et encore du blanc. De l’Alsace. Du bon qui ne peut pas faire de mal. C’est sûr, l’alcool ne l’a pas tué, c’est le cancer. Ou plutôt les deux cancers qui ont eu raison de lui. Sinon il serait encore en vie aujourd’hui.

Thérèse s’est rassise devant sa fenêtre. Il y a moins de voitures aujourd’hui. Ce sera plus facile pour rouler. Même si l’église n’est qu’à trois kilomètres, elle appréhende toujours ce moment où il faut sortir de la cour et s’immiscer dans la file des voitures. Après ça va tout droit jusqu’à l’église où on peut facilement se garer. Et Sophie qui n‘arrive toujours pas. C’est sûr on va être en retard.

— Je vais téléphoner.

— Ça ne servira à rien : elle n’entend pas le téléphone sous le casque.

— Alors je cherche le cake.

— Vous avez raison, cherchez le cake, ça va la faire venir.

Thérèse revient dans la cuisine exhibant fièrement l’énorme cake sur son plateau rectangulaire spécial cake. Thérèse est la reine de cakes. Des cakes marbrés, des cakes au citron, des cakes aux sultanines ou aux fruits confits, elle en a fait des tonnes durant toute sa vie au point où son fils Jean-Benoît ne peut même plus les voir en peinture.

— J’ai essayé une nouvelle recette : je l’ai fait au yaourt. Une recette des DNA.

Elle pose délicatement le gâteau sur la table sous les yeux admiratifs et gourmands de Jeannine et Angéla quand la porte de la cuisine s’ouvre. C’est Sophie qui passe une tête confuse et casquée de sa nouvelle mise en plis.

— Ah vous voilà enfin, s’écrient de concert toutes les trois. On allait commencer sans vous.

— C’est Mireille, elle devait me refaire mon Régé Color…

— Ce violet vous va à ravir. Ça fait moderne.

— Vous voilà rajeunie de dix ans.

— Vous voulez plaire au curé ?

— Ne riez pas c’était vraiment nécessaire.

Thérèse fait cliqueter son allumeur piézo-électrique et rallume le gaz sous la casserole. Jeannine ouvre le tiroir du buffet derrière elle et sort le grand couteau qu’elle tend à Angéla qui scande la phrase rituelle avant le sacrifice :

— Donnez-moi le grand couteau, personne ne coupe mieux que moi, c’était paraît-il la célèbre phrase de l’Empereur au moment de l’annexion de l’Alsace.

Sophie saisit l’entame, le morceau qu’elle préfère et Jeannine distribue les tasses. Thérèse verse l’eau chaude et chacune se sert en café lyophilisé. C’est un moment de grâce. Le moment attendu du samedi soir. Une tasse de café et un morceau de cake quoi de meilleur pour réconcilier les joies et les peines ?

— Ça fait combien de temps maintenant chez vous, demande Angéla à Sophie ?

— Oh longtemps, je ne sais même plus, 21 ans je crois.

— Vous ne savez pas ?

— Vous croyez que je compte ? Moi je ne compte pas. Je n’ai pas envie qu’il revienne.

— Il ne faut pas dire ça, ce n’est pas gentil.

— Ah parce que vous croyez qu’il était gentil avec moi ?

Sophie a gardé une certaine amertume de sa vie passée auprès de son époux. Il faut dire que son défunt mari lui en avait fait voir de toutes les couleurs jusqu’à un certain soir où la marée chaussée a sonné à sa porte pour lui annoncer qu’elle a repêché Léon dans le canal et que c’était trop tard pour le sauver. C’était marqué dans le journal : un homme est tombé dans le canal probablement parce qu’il n’avait pas de lumière à son vélo. La vraie vérité est qu’il revenait des Ateliers Municipaux avec sa paie en poche et qu’il avait fait plusieurs haltes aux divers bistrots situés sur le chemin de la maison. Il avait roulé tout droit dans le canal sans se rendre compte de rien.

La 4L roule à présent sagement sur la Nationale en direction de Rosenheim. Les cloches sonnent à toutes volées dans le ciel gris de l’hiver finissant et les quatre comparses vont sûrement arriver en retard, mais mieux vaut tard que jamais. Seigneur pardonnez-nous cette offense, c’est à cause du Régé Color de Sophie, mais c’est la première fois. En effet jamais depuis la mort du mari de Thérèse, elles n’ont manqué les vêpres du samedi soir. Ni même jamais arrivées en retard.

Cette sainte pratique a duré encore un certain temps. Un an peut-être. Puis s’est lentement espacée pour s’éteindre comme un cierge consumé. Le temps, la nuit, les intempéries ont vaincu peu à peu ces louables pratiques. Les mois ont encore passé et un jour Sophie sonna chez Thérèse :

— Vous savez la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Jeannine est morte. Elle traversait la route lorsqu’elle fut happée par un chauffard. Morte sur le coup.

À présent la 4L roule à nouveau sagement sur la Nationale pour les vêpres du samedi soir à 19 heures en l’église de Rosenheim.

M.H. Février 2015

— Oui, comme le temps passe.

Martine à la supérette

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Martine à la supérette

Parce qu’il est son cousin préféré et qu’il lui a demandé de l’emmener à Reims pour le vernissage de sa nouvelle exposition, Martine a accepté de faire le taxi pour Fred, vers la Marne, cette fois-ci.

Floup le chien a dû monter à l’arrière de la voiture. Il boude et leur tourne le dos.

Après avoir longtemps travaillé à la poste, Fred est devenu artiste : il met en scène dans des grandes salles des « Installations » autour desquelles des bandes lumineuses défilent à toute vitesse.

Il est bien plus âgé que Martine, mais ne sait pas conduire, ce qui ne l’a jamais empêché de se déplacer. Les gens sont toujours fiers de transporter un artiste : beaucoup croient que partager l’intimité d’un habitacle de voiture avec un artiste favorise un échange de molécules qui leur permettra à la fois de capter un peu de son génie, ce qui les rendra plus brillants, et de diminuer le sien en lui refilant un peu des leurs, ce qui le rendra plus terne.

Mais Martine sait depuis longtemps à quoi s’en tenir, et sur les artistes et sur le génie : les artistes sont une chose, le génie en est une autre. Quand accidentellement ils se rencontrent, cela produit des êtres profondément perturbés, obligés de se brinqueballer dans leurs existences en traînant leur double peine, comme des forçats, à perpétuité. Perpétuité que certains abrègent en se suicidant jeunes et les autres en se débrouillant comme ils peuvent.

Alors qu’elle tourne autour du parc de la Patte d’Oie pour trouver à stationner, Martine écoute d’une oreille un peu distraite les explications de Fred sur le travail qu’il va présenter au Manège, son lieu d’exposition à Reims : « en gros, c’est une approche autour de la problématique du trou »

« Ah ! » dit Martine. Elle vient de repérer une place libre rue Caqué, juste en face d’une supérette.

« Fred, je te rejoindrai tout à l’heure, j’aimerais acheter quelques fruits ». En regardant Fred s’éloigner vers le Manège, Martine le trouve de plus en plus bossu, de dos. Elle traverse la rue et entre dans le magasin. En cette fin de septembre, les fruits d’automne sont mis en valeur. A eux seuls les raisins occupent tout un étal : Lavallée (2, 49 €), Muscat (2, 49 €), Chasselas de Moissac (2, 49 €), Regina blanc d’Italie en promotion (1, 99 €). Martine aime particulièrement la douceur miellée des petits grains blonds du chasselas. Elle choisit avec soin quelques grappes et les dépose dans un des fins sachets transparents mis à la disposition de la clientèle. Pour la pesée en self service, le Chasselas de Moissac porte le numéro 18. Martine récupère l’étiquette et remarque en la collant sur son sachet qu’elle indique « raisin Lavallée ». « Cela risque de perturber la caissière ? » pense Martine, qui termine ses achats par une exploration du rayon des spécialités régionales : des dizaines de boîtes de Biscuits Roses de Reims, rien d’autre.

Les deux caisses sont ouvertes. Martine se dirige vers celle où, par chance, l’unique client est en train de ranger ses achats dans son chariot. La caissière s’appelle Nicole, c’est écrit en toutes lettres sur son gilet matelassé bordeaux sans manches : «  Nicole à votre service  », avec, en bas à droite le logo de l’enseigne. Martine a tout le temps de le lire car Nicole attend que son client ait franchi la porte du magasin et se dirige vers sa voiture pour se retourner vers le tapis de caisse et se saisir du paquet de raisins. Sur son écran s’affiche : Raisin Lavallée 420 g 1, 45 €. Nicole appuie sur le sachet pour mieux en vérifier le contenu et pivote vers sa jeune collègue de la caisse voisine. « Wendy ! », l’appelle-t-elle. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois, car Wendy se débat avec un énorme sac de couches pour bébé dont elle ne trouve pas le code barre. « Oui ? » répond enfin Wendy.

« Wendy, le Lavallée, il est bien rouge ? »

« Demande à la chef, Nicole, je ne m’y connais pas en vin, moi. Je ne bois que du Dark Dog »

« Du quoi ? »

Un dialogue intéressant s’ouvre alors entre les deux femmes : deux générations, deux approches différentes des plaisirs de la vie, l’une aimant les montées rapides de speed, l’autre la lente floraison des bouquets qui dilatent les papilles et émoustillent tous les sens.

Martine ne bronche pas. Sa longue expérience des caisses de superettes lui a enseigné la vanité de toute tentative de protestation. Elle patiente. Derrière elle, plusieurs clients prennent place dans la file d’attente.

Nicole revient à sa préoccupation : « le Lavallée, c’est du raisin, Wendy, et je suis presque sûre qu’il est rouge. J’ai la cliente qui veut me faire passer du blanc pour du rouge.. »

« Je ne sais pas Nicole, si tu as un doute, appelle la chef »

Nicole décroche le téléphone interne et explique la situation à sa supérieure. Martine entend une voix énervée répondre : « aucune importance Nicole, tout ça c’est du 18 ! Et dès demain vous repassez au rayon liquide ! »

« Du 18 ? » répète Nicole. Mais l’autre a déjà raccroché.

« Wendy ! Elle m’a dit que c’est du 18 »

« Si c’est du 18, tu ne te poses plus de questions Nicole, vas-y ! »

« Wendy ! »

« Lâche-moi Nicole ! »

Martine perçoit les mouvements d’impatience manifestés par certains clients de la file d’attente. Elle se dit qu’elle doit montrer l’exemple, rester calme et courtoise. Muette et souriante, elle assiste au naufrage de Nicole. La caissière est devenue écarlate. Elle ne lâche plus le paquet de raisins : « le Lavallée est rouge, j’en suis presque sûre, presque sûre », bégaie-t-elle. Brusquement, elle arrête le tapis roulant et y dépose une barrette de bois où il est écrit : « le temps d’un sourire et je suis à vous », et quitte sa caisse en emportant le sachet de chasselas.

Des clients grondent. La chef arrive. C’est une petite brune à talons qui claquent. Elle s’adresse à Martine :

« Alors ? Qu’est ce qui se passe ? »

« Je crois que Nicole a un malaise ; elle est là-bas, près des raisins, vous la voyez ? » lui répond Martine.

Le client juste derrière Martine est Sauveteur-Secouriste-du-Travail. Il sait exactement quoi faire : sécuriser, alerter, secourir. Il mobilise plusieurs personnes et répartit les tâches. La chef est chargée d’accueillir et de guider les secours. Une ambulance arrive, ainsi qu’un fourgon de police. Un médecin et deux infirmières rejoignent Nicole au rayon fruits et légumes. Ils l’entourent un moment, puis le ton monte. Les policiers s’approchent, et Nicole accepte de sortir avec l’équipe médicale. En passant devant sa chef, elle hurle :

« je te l’avais dit, salope, je te l’avais bien dit ! Le Lavallée, c’est du rouge ! Salope ! Crougnasse ! Je t’en foutrais, du 18 ! C’est du rouge, t’entends ! »

Les clients se sont tus. Puis, une voix de femme se fait entendre, accablée et compatissante :

« Pauvre Nicole, c’était trop pour elle ; elle était pas faite pour la caisse ; fallait pas l’y mettre ; trop de choses à apprendre, trop vite, on n’y arrive plus nous autres…. » Wendy remet son tapis roulant en marche et la voix de la femme se perd.

Martine quitte le magasin les mains vides. Elle avise un petit primeur de l’autre côté de la rue. Le chasselas y est un peu plus cher, mais elle est vite et bien servie.

Elle peut aller délivrer Floup qui trouve le temps long dans la voiture :

« Viens Floup, viens mon chien ! Allons voir Fred, qu’il nous explique son affaire de trou. »

Martine fait du social

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Martine fait du social

Martine fait du social

Martine travaille comme directrice des ressources humaines d’une grande entreprise de télécommunications. Tous les employés se sont mis en grève générale illimitée pour réclamer son départ. Ses employeurs doivent se résoudre à la licencier la mort dans l’âme, car ils perdent « une belle âme droite, intransigeante et rigoureuse, qui a su, avec une clairvoyance sans faille, hisser l’entreprise à son plus haut niveau depuis sa fondation. »

Martine n’est pas dans la gêne ; non seulement elle part avec de substancielles indemnités, mais de judicieux placements l’ont mise à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ses jours et même au-delà.

Toutefois, les épithètes accolées à son nom sur les banderoles des grévistes la font réfléchir. Martine veut maintenant donner un nouveau sens à sa vie, mettre ses compétences au service d’une œuvre caritative, se rendre utile auprès de l’humanité souffrante. Elle est bientôt engagée par l’institut Céleste Menta, qui accueille des enfants réfugiés délaissés par leurs familles. L’économe a pris sa retraite, son poste est vacant. Le calme, la tranquille assurance de Martine, séduisent le directeur et la psychologue chargés du recrutement.

En signant ses papiers d’embauche, Martine s’arrête sur le salaire proposé :

« Tiens ? » s’étonne-t-elle, « C’est la première fois qu’on me présente un salaire hebdomadaire, habituellement, c’est la rémunération mensuelle, ou annuelle, que l’on indique » Le directeur lui précise qu’il s’agit bien du salaire qu’elle percevra chaque mois. « Ce n’est pas grave », le rassure Martine. Elle obtient la permission de ramener Pouf, dès qu’elle se sera procuré un nouveau chien. Le dernier avait été décapité au sabre par le délégué syndical de sa précédente entreprise.

Martine se familiarise avec ses nouvelles tâches. Elle met rapidement en évidence les lignes comptables où le déficit chronique de l’établissement peut être réduit ; un vent d’austérité commence à souffler dans les couloirs de l’institut Céleste Menta.

Parmi les enfants qui vivent là, l’un d’eux intéresse beaucoup Martine. C’est un jeune Kurde, Alex. Arrivé depuis peu, Alex doit avoir 13 ou 14 ans. Ses cheveux bruns lui tombent en mèches raides sur les yeux. Il ne parle que le kurde et passe son temps à explorer tous les recoins de l’institut ou à faire de la musculation dans la salle de sport. Un jeune tigre. Les autres pensionnaires l’évitent, mal à l’aise avec lui. Mais il plaît à Martine. Chaque fois qu’Alex passe devant son bureau, elle interrompt son travail et rentre en communication non verbale avec lui. Le courant passe bien entre eux. Lorsqu’elle entend le professeur se plaindre au directeur de cet élève « rétif à tout enseignement », Martine décide de proposer des cours de français à Alex. Les murs de la chambre du garçon sont tapissés d’images de combattants en armes, aussi Martine adapte-t-elle son enseignement autour des centres d’intérêt d’Alex. Ils commencent par des choses simples, comme le mot « clou », les mots « bouteille de gaz », le mot « détonateur ». Alex est vif et ses progrès font plaisir à Martine. Ils abordent bientôt la conjugaison, le complément d’objet direct, l’adjectif qualificatif. Alex est fier de lui réciter « je fabrique une bombe artisanale » au présent et au futur.

L’équipe éducative de l’institut se montre réservée à l’égard de l’action de Martine auprès d’Alex. Mais elle n’est pas dupe, elle sait que la suppression de quelques petits avantages jusqu’ici financés par l’institut (café, thé, sucre, essence, papier, stylos, timbres) en crispe plus d’un. Martine ne leur en veut pas, elle connaît l’incompréhension des masses laborieuses quand la sauvegarde de l’entreprise exige des sacrifices. « Plus tard, ils me remercieront », pense-t-elle.

Poursuivant son œuvre civilisatrice auprès du jeune Kurde, elle-même s’étonne et s’émerveille de tous les renseignements et documents qu’elle glane sur internet afin d’étoffer ses cours. Son élève et elle connaissent maintenant plusieurs procédés de préparation d’engins explosifs, les notices de montage et démontage d’armes légères, les filières pour se les procurer, ainsi que des armes lourdes, des missiles et des chars. Alex est passionné, il éprouve une grande affection pour son professeur, « vous mériter d’être un homme », lui déclare-t-il un jour. Bien qu’elle n’en laisse rien paraître, le compliment émeut Martine. Elle prend son rôle de pédagogue à cœur et s’inquiète de voir Alex s’assombrir depuis l’arrivée de Nicolas, un jeune Serbe blond aux petits yeux bleus. Nicolas est d’un naturel gai. Ouvert et rieur, il attire la sympathie des pensionnaires et des éducateurs. Seul Alex ne le supporte pas. Le jeune Serbe est devenu sa tête de Turc et il ne rate aucune occasion de le lui faire comprendre. Martine essaie de faire entendre raison à son protégé. Elle lui confie que Nicolas lui rappelle son frère Jean à quinze ans, qu’elle comprend ce qu’il éprouve, car son frère, perpétuellement à la recherche de « ce qui ferait plaisir à maman » l’horripilait.

Bien sûr elle n’en avait jamais rien dit, car dans sa famille tout le monde s’aime.

Le lendemain de cette confidence, Martine cherche en vain son élève. Sa chambre est vide. Le directeur lui annonce qu’Alex a été transféré dans un centre fermé parce qu’il avait passé le contenu de l’aquarium de Nicolas au mixer. « Des poissons et des plantes que Nicolas venait d’acheter, avec son tout premier pécule ! ». Le départ d’Alex peine profondément Martine. Après quelques jours, sa décision est prise : « je suis trop sensible », explique-t-elle au directeur, « je vais m’arrêter là ».

Atelier d’écriture

Date de publication : 15 octobre 2015

Mener à terme son projet – son rêve – d’écriture

Cet atelier s’adresse à ceux qui ont commencé, rêvé, porté en eux, reporté un texte de fiction, de préférence dédié à la scène. L’idée en est précise ou en est vague mais il leur importe de le mener à bien.

Le collectif d’auteurs Turbulences leur propose de concrétiser ce désir, de s’en donner les moyens :
Une séance de 6 heures par mois, le samedi de 13 h à 19 h d’octobre 2015 à juin 2016 co-animée par Dominique Zins et Céline Bernard à Strasbourg.

Travaux de groupe et accompagnement personnalisé.
La participation à l’atelier suppose la réalisation de travaux intermédiaires entre deux séances.

  • Frais de participation : 110 € par an (demi-tarif pour les étudiants)
  • Inscriptions jusqu’au 5 octobre 2015 dans la limite des places disponibles (12 participants)
  • Renseignements et contacts :