Le soleil des neiges

LE SOLEIL DES NEIGES

Le jour le plus long commence au cœur de la nuit, sous un beau ciel étoilé, pur et transparent. Voix lactée australe en pleine effervescence. Par réflexe, mes yeux cherchent en vain l’étoile polaire, la grande Ourse et Cassiopée. C’est vrai, ici, c’est un autre ciel. Ici la croix du Sud nous éclaire. Ici Centaure et Scorpion veillent sur nous. A la lueur des lampes frontales, nous avançons comme nous pouvons dans les cailloux, évitant à tout moment de trébucher, glisser, rouler sur la pierre. Nous avançons comme nous pouvons, encore tout nauséeux d’un rougail mal digéré de la veille.
Chacun à son rythme, chacun à sa manière. Un pas après l’autre, doucement mais sûrement, nous montons tout en luttant contre cette sensation étrange de nausée, entre vertige et gueule de bois.
Le rougail, à cette altitude et avec un sévère manque de sommeil, décidément, ça passe difficilement ! Réveil à 2H30 ce matin. Nuit plus blanche que nuit avec les compagnons acolytes qui ronflent, les joies du dortoir ! Cette fois-ci le somnifère n’aurait pas été de trop. Tant pis pour moi. Je vais déguster aujourd’hui au niveau fatigue…la journée va être longue, très longue. Je dors debout, je somnole en marchant. Parfois, je guette les lumières dansantes des lampes frontales au loin devant moi, derrière moi. Parfois je m’arrête, contemple un instant cette nuit sidérante de clarté, paysage magistralement stellaire. Je me tiendrai bien à l’affût des étoiles filantes mais la montée oblige à garder les yeux au sol, un faux pas, une entorse est si vite arrivé, et puis ne pas perdre de vue le balisage. A l’affût des traces de peinture blanche. Depuis 10 jours que nous suivons de près le rouge et blanc du GR2, 10 jours que nous arpentons sous un soleil de plomb splendide Mafate, splendide Cilaos. Marcher la nuit sans la chaleur tropicale, quel bonheur ! Tout à coup on apprécie, on savoure l’air clément. Dix jours que nous marchons vers lui le Piton des Neiges, que nous l’attendons, le soleil des neiges.
Au-dessus de moi, les étoiles bienveillantes, en moi, comme un mal de mer plus que de montagnes. Je ne sais pas comment mais j’avance, je m’efforce d’avancer, coûte que coûte, mes jambes me portent, me transportent, soulèvent ce grand corps. Seul résonne au cœur de la nuit le bruit strident des bâtons qui viennent se planter dans la caillasse. A chaque pas se brise le silence insulaire des montagnes endormies. Devant, derrière, les compagnons ne sont pas loin, les lumières dansantes donnent le repère, et le concert des bâtons le rythme. L’heure tourne. Nous avons rendez-vous avec le soleil, et le soleil n’attend pas. Les bâtons claquent de plus en plus vite contre la pierre. Ce matin, hors de question qu’il se lève sans nous. Hors de question qu’il nous devance. Toujours aussi nauséeux, nous parvenons enfin au sommet. Tout excités. Encore tout emmitouflés par la nuit. C’est bon de savoir que nous sommes en avance pour le spectacle du monde, c’est si bon de sentir monter en soi la joie pure de cet instant à venir…instant de l’éternel émerveillement, de l’éternel recommencement.Peu à peu la mer de nuages s’embrase jaune orangée rose rougeoyante. Ça y est, on y est, le soleil des neiges baille, s’étire, ouvre les yeux sur l’île Vanille, enfin nous salue à trois mille soixante dix mètres d’altitude. Soudain nos yeux s’empourprent de bonheur.

 

 Carnets d’ici et d’ailleurs, “Le soleil des neiges”, 11.2016. GR2 La Réunion. Lever de soleil au Piton des neiges. Départ du Refuge de la Caverne Dufour.  

 

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