Vélodrame

Six heures, heure fraîche où l’occident tout juste sorti d’une douche revigorante prémédite d’ores et déjà ses forfaits plus ou moins lourds de conséquences.
Six heures trente, l’occident se met tout doucement en mouvement, armé de smartphones onéreux aux applications multiples et ridicules qui l’imperméabilisent des fléaux qui frappent le sud misérable.
Sept heures, l’heure de mon café en terrasse sur le boulevard où Mimi toute sourire me sert ma formule pain-beurre-confiture-café-jus-d’orange la queue de cheval au vent et les têtons saillants.
Il y a Mimi et Titine qui se relaient dans la journée, promptent à l’amabilité même envers les chafouins mal réveillés et les ménopausées délaissées qui viennent acquérir leur baguette chaude qui réchauffera un tant soit peu leur humeur glaciale.
Sept heures trente, les premiers écoliers sautillent sur le trottoir, protégés par la loi du 14 mars 2016 vers l’établissement catholique voisin dirigé par leurs prédateurs potentiels protégés eux par un Vatican coupable et insouciant.
Sept heures cinquante-cinq. Un petit retardataire trainaille, visiblement peu motivé par les préceptes décadents d’une doctrine qui au fil des âges éradiqua les monothéismes locaux au profit d’une trinité inquisitrice.
Appelons-le Bébert, notre petit retard-traînard, qui s’éloigne sans se presser. Une matinée comme une autre pour lui, pour moi, pour d’autres, même pour celui qui dans mon dos, tout au bout de l’avenue, sur le trottoir lui aussi, lance son mountain-bike à toute allure, et dont les égards aux piétons se limitent à un ” z’ont qu’à se pousser” puant d’arrogante suffisance. Il fonce, le bougre, les oreillettes de son smartphone bien enfoncées afin d’être sûr de ne rien entendre des insultes qu’on lui adresse sur son passage. Appelons-le Danger-Véloce, ce tueur
au pédalier impitoyable qui s’élance frénétiquement. Bébert, lui, n’est pas encore arrivé à destination, et Danger-Véloce gagne du terrain. Que faire ? Appeler Bébert ? Il est trop loin à présent, il ne m’entendrait pas. Il ne reste guère qu’une solution pour déjouer l’issue fatale, attendre Danger-Véloce et…
Prêt à bondir, je l’attends. Plus que quelques mètres, trois, deux, un…je me dresse, pousse l’affreux malotru vers le caniveau où il va s’échouer après avoir rebondi par trois fois. Bébert me doit la vie, bien qu’il ne le sache pas, mais n’est-ce pas l’intention qui compte ? Danger-Véloce n’est plus, appelons-le Crâne-Fendu, ce corps plié aux oreilles suintant le jus de cervelle loin de son cycle dont la roue avant tourne désespérément à vide. Mimi, attirée par cette agitation temporaire et tragique, s’en offusque :
– Rôôôô, ben mince alors, peut pas mourir ailleurs, ce con ?
– Il allait tuer un gosse, je lui réponds pour ma défense mais également pour me faire pardonner le remue-ménage.
– Ca tombe mal, les éboueurs passent que demain, j’vais en faire quoi jusque là ?
Bonne question, Mimi, qui mérite ample réflexion…De plus le corps inanimé et sanguignolent occupe l’emplacement réservé aux livreurs, il faudrait le déplacer mais en même temps le laisser en évidence afin que la salubrité publique ne l’oublie pas…
– Ok, Mimi, je le mets où ?
Mimi se gratte la tête, puis m’indique l’horodateur voisin.
– Là, au pied du machin, là, de toute façon personne s’en sert, il marche jamais…y a qu’à mettre le vélo de l’autre côté, juste derrière…
Je m’exécute, m’essuie le front, le soleil est déjà haut par-delà les immeubles et me rassieds.
– On dit quoi si les flics déboulent ?, je demande à Mimi…
– Oh, je dirai que je je suis en panne de sacs-poubelle, et pis de toute façon, je les connais, je leur offre un café, et on parlera d’autre chose… et à vous, j’vous en remets un ?, me propose-t-elle avec un clin d’oeil complice;
– Avec un croissant, s’il vous plaît, mais celui-là, je le paierai !
Le café arrive avec le croissant et Mimi…Mimi, ses petit têtons saillants, sa queue de cheval…Je grignote distraitement mon croissant, perdu dans une rêverie où je sauve Mimi d’une meute de cyclistes vindicatifs.
Je reprends mes esprits au moment où un quidam matinal, un touriste probablement, s’approche de l’horodateur défectueux…
– Où allez-vous pauvre inconscient, l’appareil est piégé, vous ne voyez donc pas le malheureux à vos pieds ?
Effrayé, il s’éloigne et je me marre en sourdine. Je paye mon croissant, salue Mimi et me hâte vers chez moi. Dans quelques heures, la finale de la coupe du monde donnera lieu à d’autres manifestations populaires aux conséquences imprévisibles et je tiens à être prêt à y remédier personnellement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *