Variations thébaines

1

 

Jocaste :

J’avais juste quinze ans.

Quinze ans, c’est tout jeune encore,

Contrairement à ce qu’on dit à cet âge,

Quand on n’est plus une enfant,

Mais que le souvenir est proche du moment

Où un flot de sang et le miroir

Ont révélé le corps qui change,

Quand on se sait femme,

Sans en être tout à fait sûre,

Et qu’on essaie d’attirer le regard des hommes mûrs,

Pour vérifier,

Quand on glousse entre filles,

Comme nous le faisions, mes suivantes et moi,

Moitié  contentes de nous faire remarquer,

Moitié soulagées de rire pour ne pas pleurer.

Quinze ans,

Ma mère ne m’avait pas expliqué grand-chose

Mais je savais ce qui m’attendait,

Le pouvoir du mâle,

Ses faiblesses aussi,

Par quoi on peut le manœuvrer.

Laisse-toi faire, elle avait dit,

Les hommes savent comment s’y prendre.

Toi, tu dois te montrer agréable et accueillante,

Le reste suivra.

J’ai vu.

Eurydice :

Le jour était venu.

On l’a lavée, coiffée, habillée,

En s’esclaffant,

Toutes ses tantes et ses cousines en étaient,

Excitées, comme si c’était elles qu’on mariait,

À la fois nostalgiques, attendries, et un peu jalouses.

Sa grand-tante, Autonoé, se tenait à part, ostensiblement :

« Le mariage et les hommes, c’est pour les esclaves,

Marmonnait-elle,

Nous les femmes, qu’on nous fasse subir l’hyménée,

Qu’on en fasse une occasion de fête,

C’est notre condition, passe !

Mais ces cris, ces chants, faut-il être aveugle…

Ça dure pendant un jour, à peine,

Un jour où tout le monde te regarde,

Pour mille que ton mari se réserve.

Un jour pour mille, pour dix-mille.

Il t’enferme, il te cloître pour lui,

Pour lui,

Lui tout seul et quand il t’a pour lui,

Vite il t’oublie.

Un jour de gloire pour mille de mépris,

Mille pendant lesquels tu n’es plus qu’un ventre,

Plus que des mains pour le servir,

Des yeux pour l’admirer.

Et il faudrait l’aimer,

Ce chien pour qui tu n’es que servante ? »

Jocaste :

Elle est vieille, elle a oublié, me disais-je

Ou jalouse,

Enfin, je m’en moquais,

Je me laissais faire :

Cette atmosphère de fête,

Tout le monde autour de moi,

Moi qui serais bientôt une dame,

Je n’étais pas mécontente au fond.

Eurydice :

On lui a blanchi le teint à la céruse,

Marque suprême d’élégance,

Masque sur le hâle vulgaire qui couvre ses bras et ses jambes.

 

Jocaste :

C’est vrai, le gynécée m’ennuyais, je jouais mal de la harpe,

Je ne filais pas et n’aimais pas commander aux domestiques ;

En revanche, j’adorais le soleil,

Je me régalais à cueillir les fruits sauvages,

Faire de bouquets, courir dehors…

Eurydice :

Bref, elle avait quinze ans, elle était parfumée,

La tête couverte d’un voile,

Parée de ses plus beaux bijoux et elle allait régner sur la noce

Comme prévu.

Jocaste :

Le soir, j’attendais le moment crucial,

À la fois craintive et curieuse,

J’attendais mais il n’est jamais venu,

Ni ce soir-là, ni le suivant, ni le suivant du suivant,

Jamais.

Des noces, mais pas d’époux.

D’abord j’ai pris son comportement pour un affront,

Je lui en ai voulu, je l’ai maudit, j’étais furieuse

Mais au fond, je l’ai compris plus tard, soulagée.

Quant à la raison de son indifférence,

Elle est apparue bien vite :

Je l’ai vue dans le regard qu’il portait sur les éphèbes.

Eurydice :

La vie s’est organisée, lui avec ses compagnons,

Elle dans ses appartements.

Il ne s’inquiétait pas de voir des jeunes-gens lui faire la cour,

Il n’en était pas jaloux, au contraire,

On aurait dit qu’il les poussait dans ses bras.

Certains auraient eu de quoi attirer ses faveurs.

Jocaste :

Mais j’avais mon rang à tenir,

Les regards étaient tournés vers moi,

La reine en moi se devait à la vertu,

Je ne favorisai aucune aventure.

 

2

 

Jocaste :

Il avait beaucoup bu et mangé avec ses jeunes-gens,

Un soir de chasse,

Il était ivre et il chancelait.

Avec sa grande barbe, sa haute taille,

Ses épaules et son torse puissant, il me faisait peur.

Il avait l’âge d’être mon père,

Il n’exerçait sur moi aucun attrait.

J’avais organisé ma vie sans lui,

Certes, je serais sans enfant, mais j’étais bien jeune encore

Et il me restait l’espoir de le voir disparaître avant moi.

N’en avais-je pas le droit ?

Eurydice,

Ma honte,

Je ne n’ai pu te l’avouer à l’époque :

Il s’approche, se montre de plus en plus entreprenant,

Je fais ma coquette, mais il ignore mon dégoût.

Son haleine empeste, il est brûlant.

Je recule, il me poursuit.

En un instant, tout bascule.

Je suis empoignée de force et je te laisse imaginer la suite :

Une brûlure atroce, fulgurante, entre les jambes,

Dans le ventre et jusque dans la poitrine ;

La brute qui se retire, et moi, le corps broyé,

Salie, réduite à une chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *