Mortel trajet

Je ne souhaite à personne de passer douze heures dans un train assis en face d’un type avec un poignard planté dans la poitrine. C’est désagréable à souhait, on se sent gêné d’être encore en vie, bien qu’il n’y ait plus rien à faire. Pauvre vieux.
Cependant, l’avantage de voyager avec un cadavre, c’est que personne n’ose venir s’installer dans le compartiment. Nous étions donc seuls, lui et moi.
Je me suis surpris plus d’une fois à lui demander s’il ne voyait pas d’inconvénient à ce que j’ouvre une fenêtre, que je pose mes pieds sur le siège à côté du sien, par courtoisie instinctive, par la force de l’habitude. Bien sûr, il ne répondait pas, se contentant de se vider de ce qui lui restait de sang, la langue pendante, les yeux révulsés.
J’en ai certes touché un mot aux contrôleurs successifs, tous m’ont répondu la même chose :
Tant qu’un passager justifie d’un titre de transport, personne n’est en droit d’interrompre son voyage sur le trajet énoncé sur ledit titre de transport, et ce, que le passager soit mort ou vif.
J’ai eu largement le temps de gamberger : soit ce type a été placé dans le compartiment après s’être fait poignarder, soit quelqu’un est venu l’assassiner, soit encore il s’est fait ça tout seul pour être sûr de bien dormir pendant douze longues heures.
Las de me torturer la cervelle, je me suis assoupi. Lorsque je me suis réveillé une heure plus tard, le type était allongé sur le dos, le poignard toujours fiché dans la poitrine, la langue toujours pendante mais les yeux fermés. Bigre, me suis-je dit, ainsi donc les morts ne se retournent pas exclusivement dans leur tombe ?
Une fois arrivé à destination, je me suis mis en quête d’un taxi. Lorsque j’ai ouvert la portière arrière afin de m’y installer, devinez sur qui je suis tombé ?
Veuillez me pardonner cette question saugrenue, comment Diable le sauriez-vous si vous n’étiez pas du voyage ?

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