Les vêpres du samedi soir

Les Veuves

Les vêpres du samedi soir

C’est samedi après-midi, dehors il fait gris et Thérèse a allumé la lumière dans la cuisine. Sur la gazinière l’eau du café est en train de chauffer.

Son fils vient de repartir. Il vient toujours le samedi en début d’après-midi lui rapporter les médicaments de la pharmacie, lui sortir la 4L du garage, la marche arrière étant un peu compliquée, ou remplir quelques papiers administratifs :

— Dis-moi ce qu’ils veulent, je n’y comprends rien.

— C’est rien, c’est pour le recensement.

— Ils veulent savoir trop de choses. Écris que je vis seule dans ma maison et que… Non rien, le reste ne les regarde pas. Je ne veux pas être obligée de payer la taxe d’habitation et la télé.

Thérèse est postée devant la fenêtre, le rideau de dentelles légèrement écarté. Elle surveille l’arrivée de Sophie qui ne doit plus tarder maintenant. Dès que sa mise en plis aura séché. La fille de Sophie est coiffeuse et tous les samedis après-midis c’est le jour du shampooing-mise en plis. Thérèse attend depuis sa fenêtre : il est déjà 15 heures et Mireille n’a toujours pas fini la mise en plis de sa mère. C’est sûr. Il va encore falloir se dépêcher de se mettre en route pour la messe de 19 heures. On va arriver en retard et les meilleures places seront prises.

La sonnette sonne. Thérèse écarte un peu plus le rideau. C’est Jeannine. Elle passe la main par-dessus le portillon et tire le loquet. Un coup de vent lui plaque le foulard sur le visage.

L’eau bout dans la petite casserole. Le bocal de café lyophilisé est posé sur la table, les quatre tasses et le sucrier avec le sucre en morceaux. Jeannine ouvre doucement la porte de la cuisine. Elle amène avec elle une bouffée d’air froid.

— Quel vent dehors.

— Qu’est-ce que vous voulez, sur la route de Rosenheim il y a toujours du vent.

— C’est vrai, nous sommes habituées.

Jeannine tire la chaise et s’assoie à sa place habituelle : dos au buffet. Elle aime voir ce que se passe côté évier et cuisinière.

— Qu’est-ce que vous avez cuisiné aujourd’hui ?

— Il me restait encore un morceau de poulet de mercredi. Il était temps.

— À nos âges on n’a plus tellement d’appétit.

— Mais on a gardé l’habitude de cuisiner pour toute une famille. Ça fait combien de temps maintenant chez votre mari ?

— 12 ans au printemps.

— Déjà, comme le temps passe.

— Oui, comme le temps passe.

— Moi ça fait 5 mois maintenant.

— Qu’est-ce que vous voulez, le temps passe.

Jeannine est une petite bonne femme ronde, engoncée dans des robes chasubles grises ou bleu-marine que complètent un chemisier et un gilet plus ou moins assortis. Elle a des yeux étonnamment bleus au milieu d’un visage qui devait être agréable dans sa jeunesse. Thérèse a pour elle une affection familière comme pour une sœur ou une cousine proche. Et aussi parce que leurs maris réciproques étaient d’anciens collègues. Quarante ans à faire les marchés, ça crée des liens.

Thérèse est restée assise près de la fenêtre. Mireille n’a sûrement pas fini la mise en plis et Sophie aura du retard c’est sûr. À quoi ça sert de faire une mise en plis, il y a du vent dehors et de toute façon pour aller aux vêpres c’ est inutile d’être bien coiffée.

L’eau continue de bouillir dans la petite casserole. Elle est à moitié évaporée. Les tasses sont sur la table de même que le bocal de café lyophilisé et le sucrier. L’horloge indique 16heures 05. La 4L attend dans la cour. Face au portail. Jean-Benoît l’a garée dans le bon sens pour que sa mère n’ait plus de difficultés à la manœuvrer pour rejoindre la Nationale. Opération jugée trop périlleuse quand dans la voiture ont pris place la conductrice, Sophie, Jeannine et Angèla.

— Éteignez le gaz, il n’y a plus d’eau !

Thérèse se précipite et tourne le bouton de la gazinière. Il n’y a plus d’eau dans la casserole qu’elle va remplir au robinet.

— N’allumez pas avant que Sophie soit là. C’est du gaspillage, le gaz coûte cher.

La sonnette sonne. Thérèse se penche vers la vitre. C’est Angèla. Elle a vu Thérèse à la fenêtre. Elle lui fait un petit signe de la main, tire le loquet et ouvre le portillon qu’elle referme précipitamment. Elle avance courbée face au vent sur la plate-bande.

Angéla est une brave femme originaire de Nord de l’Alsace. Un peu teutonne et pleine de verve. Elle respire la santé malgré son âge. À 83 ans elle fend toujours son bois pour se chauffer et boit tous les jours un petit verre de son urine du matin. C’est son secret de longévité.

— Quel vent aujourd’hui. C’est le vent du Nord. Il va encore nous apporter de la neige.

Angéla se frotte les mains. Elle est contente. Elle est toujours contente quelles que soient les circonstances. Contente quand il y a du vent ou de la pluie, contente quand il fait froid, quand elle retrouve ses amies, quand elle est seule chez elle.

— Je rallume le gaz ?

— Non on attend Sophie.

— Elle a vraiment du retard cette foi-ci. Pourvue qu’il ne lui soit rien arrivé.

— C’est sûrement la mise en plis qui ne tient pas.

— L’office est à 19 heures et le curé n’attend pas.

Depuis que Thérèse a perdu son mari elle va aux vêpres du samedi soir. Cela l’aide à surmonter son deuil. Edgar est mort d’un cancer il y a cinq mois ou plutôt de deux cancers : un au poumon, l’autre à l’œsophage. Deux cancers d’un coup ça vous emporte un homme aussi costaud soit-il. Edgar était un solide gaillard mais fumeur : deux paquets par jour et du côté bibine, il ne la versait pas dans les souliers non plus. Mais attention, jamais des alcools forts. De la bière ou du vin, c’est tout. Et encore du blanc. De l’Alsace. Du bon qui ne peut pas faire de mal. C’est sûr, l’alcool ne l’a pas tué, c’est le cancer. Ou plutôt les deux cancers qui ont eu raison de lui. Sinon il serait encore en vie aujourd’hui.

Thérèse s’est rassise devant sa fenêtre. Il y a moins de voitures aujourd’hui. Ce sera plus facile pour rouler. Même si l’église n’est qu’à trois kilomètres, elle appréhende toujours ce moment où il faut sortir de la cour et s’immiscer dans la file des voitures. Après ça va tout droit jusqu’à l’église où on peut facilement se garer. Et Sophie qui n‘arrive toujours pas. C’est sûr on va être en retard.

— Je vais téléphoner.

— Ça ne servira à rien : elle n’entend pas le téléphone sous le casque.

— Alors je cherche le cake.

— Vous avez raison, cherchez le cake, ça va la faire venir.

Thérèse revient dans la cuisine exhibant fièrement l’énorme cake sur son plateau rectangulaire spécial cake. Thérèse est la reine de cakes. Des cakes marbrés, des cakes au citron, des cakes aux sultanines ou aux fruits confits, elle en a fait des tonnes durant toute sa vie au point où son fils Jean-Benoît ne peut même plus les voir en peinture.

— J’ai essayé une nouvelle recette : je l’ai fait au yaourt. Une recette des DNA.

Elle pose délicatement le gâteau sur la table sous les yeux admiratifs et gourmands de Jeannine et Angéla quand la porte de la cuisine s’ouvre. C’est Sophie qui passe une tête confuse et casquée de sa nouvelle mise en plis.

— Ah vous voilà enfin, s’écrient de concert toutes les trois. On allait commencer sans vous.

— C’est Mireille, elle devait me refaire mon Régé Color…

— Ce violet vous va à ravir. Ça fait moderne.

— Vous voilà rajeunie de dix ans.

— Vous voulez plaire au curé ?

— Ne riez pas c’était vraiment nécessaire.

Thérèse fait cliqueter son allumeur piézo-électrique et rallume le gaz sous la casserole. Jeannine ouvre le tiroir du buffet derrière elle et sort le grand couteau qu’elle tend à Angéla qui scande la phrase rituelle avant le sacrifice :

— Donnez-moi le grand couteau, personne ne coupe mieux que moi, c’était paraît-il la célèbre phrase de l’Empereur au moment de l’annexion de l’Alsace.

Sophie saisit l’entame, le morceau qu’elle préfère et Jeannine distribue les tasses. Thérèse verse l’eau chaude et chacune se sert en café lyophilisé. C’est un moment de grâce. Le moment attendu du samedi soir. Une tasse de café et un morceau de cake quoi de meilleur pour réconcilier les joies et les peines ?

— Ça fait combien de temps maintenant chez vous, demande Angéla à Sophie ?

— Oh longtemps, je ne sais même plus, 21 ans je crois.

— Vous ne savez pas ?

— Vous croyez que je compte ? Moi je ne compte pas. Je n’ai pas envie qu’il revienne.

— Il ne faut pas dire ça, ce n’est pas gentil.

— Ah parce que vous croyez qu’il était gentil avec moi ?

Sophie a gardé une certaine amertume de sa vie passée auprès de son époux. Il faut dire que son défunt mari lui en avait fait voir de toutes les couleurs jusqu’à un certain soir où la marée chaussée a sonné à sa porte pour lui annoncer qu’elle a repêché Léon dans le canal et que c’était trop tard pour le sauver. C’était marqué dans le journal : un homme est tombé dans le canal probablement parce qu’il n’avait pas de lumière à son vélo. La vraie vérité est qu’il revenait des Ateliers Municipaux avec sa paie en poche et qu’il avait fait plusieurs haltes aux divers bistrots situés sur le chemin de la maison. Il avait roulé tout droit dans le canal sans se rendre compte de rien.

La 4L roule à présent sagement sur la Nationale en direction de Rosenheim. Les cloches sonnent à toutes volées dans le ciel gris de l’hiver finissant et les quatre comparses vont sûrement arriver en retard, mais mieux vaut tard que jamais. Seigneur pardonnez-nous cette offense, c’est à cause du Régé Color de Sophie, mais c’est la première fois. En effet jamais depuis la mort du mari de Thérèse, elles n’ont manqué les vêpres du samedi soir. Ni même jamais arrivées en retard.

Cette sainte pratique a duré encore un certain temps. Un an peut-être. Puis s’est lentement espacée pour s’éteindre comme un cierge consumé. Le temps, la nuit, les intempéries ont vaincu peu à peu ces louables pratiques. Les mois ont encore passé et un jour Sophie sonna chez Thérèse :

— Vous savez la nouvelle ?

— Quelle nouvelle ?

— Jeannine est morte. Elle traversait la route lorsqu’elle fut happée par un chauffard. Morte sur le coup.

À présent la 4L roule à nouveau sagement sur la Nationale pour les vêpres du samedi soir à 19 heures en l’église de Rosenheim.

M.H. Février 2015

— Oui, comme le temps passe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *