Les nouveaux voleurs

Les Veuves

Les nouveaux voleurs

Il est 6 heures du soir. La nuit commence à tomber. Adrienne se dépêche de rentrer. Il ne faut pas laisser la maison seule trop longtemps. Et de toute façon le thé chez Madame Adolph était infect. Elle n’a pas touché au cake. Cette histoire lui a complètement coupé l’appétit. Elle ne pensait qu’à une chose : rentrer au plus vite. Tout ça c’est terrible. Malheureusement c’est comme ça avait dit Madame Adolph. Mais elle ne se rend pas compte Madame Adolph ! Elle sort le trousseau de clés de sa poche et déverrouille le portillon qui couine. Il faudra mettre du dégrippant. C’était le travail de son mari. Mais depuis qu’il est mort il faut gérer mille choses qu’elle découvre.

Elle referme rapidement le portillon qui recouine dans la nuit. Elle se rue sur la porte d’entrée. Ouvre la première serrure, puis la deuxième serrure puis la troisième serrure. Cela lui prend un certain temps. Elle a fait poser deux serrures supplémentaires. C’est plus sûr. Puis elle referme l’une après l’autre des trois serrures. Cela lui prend un certain temps. La voilà dans l’entrée. Elle allume la lumière et ouvre le loquet de la porte qui donne sur l’escalier du sous-sol. Il va falloir installer une serrure sur cette porte. C’est plus sûr. Car si des fois ils tentent de venir chez elle, dans sa maison… Une grande maison comme la sienne pourrait les intéresser pour en faire leur quartier général. Ça s’est déjà vu et ce qui est arrivé peut se reproduire. C’est l’Histoire qui bégaie.

Elle descend au sous-sol et vérifie si la porte extérieure du garage est bien fermée. Il est déjà arrivé qu’elle a oublié de la fermer avant de partir. En cours de route ça lui est revenu et elle voulut s’en retourner, mais c’était trop tard, elle était presque arrivée chez son fils. C’était le dimanche de la fête des mères. Elle en était malade toute la journée. La porte du garage est bien fermée. Personne n’a essayé de l’ouvrir. Puis elle va à la porte de la buanderie qui donne également sur la cour. Tout est normal. Une chance que personne ne soit venu. Elle remonte l’escalier et ferme le verrou de la porte.

Dans le hall elle se dit qu’elle a peut-être oublié de bloquer le portail dehors. Elle ouvre les trois serrures l’une après l’autre. Cela lui prend un certain temps et elle se précipite dehors. La grosse pierre est bien en place au pied du portail. Elle n’a pas bougé. Elle retourne dans la maison et referme les trois serrures l’une après l’autre. Cela lui prend un certain temps.

Madame Adolph lui a dit de prendre un chien. Mais elle n’aime pas les chiens. C’est sale les chiens, ça vous mange les tapis et ça pue quand il pleut. Et puis ces types pourraient bien l’empoisonner. Alors à quoi servirait un chien ? Elle a bien pensé au fusil au dessus de l’armoire dans la chambre à coucher, mais elle ne sait pas où sont les munitions et de toute façon elle ne saurait pas s’en servir face à ces types cagoulés. C’est pourquoi elle a fait renforcer la lourde porte d’entrée et rajouter deux serrures supplémentaires. Sa hantise c’est que ces types entrent dans sa maison pour voler les bijoux et l’argent. Ou pire encore : ils pourraient la ficeler sur une chaise et la retenir en otage contre une rançon. Et qui paierait la rançon ? Les voisines ? Le gouvernement ? Personne. Le gouvernement ne paie pas les rançons. Ce serait encourager la prise d’otages il dit. Le gouvernement laisse faire la racaille.

Elle va dans la cuisine et se fait chauffer de l’eau sur le gaz. Elle a besoin d’un peu de réconfort avec une tasse de café au lait et une tartine de confiture. Elle ne pouvait rien avaler chez Madame Adolph. Elle n’est pas bien depuis hier. Elle se sent nauséeuse et le bras lui fait mal. Elle avait demandé à Madame Adolph d’éteindre la télé. Elle ne pouvait plus voir toutes ces tueries, ce sang, ces morts. Et en France en plus ! C’est Dieu pas possible. Ou va le monde ?

Dehors le vent s’est levé. Le portail métallique cliquète dans la nuit. La grosse pierre le maintient en place. Il ne s’ouvrira pas. Devant sa tasse de café elle se dit : ce soir elle ne fait plus rien. Même pas la vaisselle. On verra demain. Elle est fatiguée. Si fatiguée. Elle pense à Albert. S’il était encore là tout serait différent. Elle se sentait tout de même en sécurité. Un homme à la maison ça rassure. Le passé n’était peut-être pas très reluisant, mais le présent est une horreur. Et c’est la faute à qui ? Albert était chasseur. Il tirait les sangliers comme personne. Ah, il ne gâchait pas la chevrotine, lui. Des fois elle lui disait : « tu pourrais entrer à la Police Nationale comme tireur d’élite ». Mais lui il préférait tirer les sangliers. Maintenant il n’est plus là pour la rassurer. Alors elle passe le plus clair de son temps à la cuisine, installée devant sa fenêtre. À surveiller. Des fois elle se dit qu’elle devrait commencer à s’occuper du jardin parce que sinon les orties et les mauvaises herbes vont tout envahir et ce sera la jungle. Et après on va croire que la maison est abandonnée. Elle n’a pas envie. Pas le courage. Le présent est une horreur, mais que faire ?

Elle a bien pensé prendre des cours de self défense comme sa belle fille. Elle y est allée un jour pour une initiation, mais ça ne lui a pas plu. Que des vieux. C’était ridicule tous ces arthrosiques qui n’arrivaient même pas à lever le bras. Alors une esquive, tu plaisantes !

Elle se lève de sa chaise-observatoire et monte dans sa chambre. Là elle peut s’isoler, se ratatiner, se faire toute petite, disparaître. Un silence de mort y règne. Elle se déshabille lentement en tendant l’oreille. S’ils viennent elle peut les entendre et se glisser derrière les double rideaux ou mieux : sous le lit. Il est suffisamment haut. Elle fera comme ce jeune dans l’imprimerie qui s’était caché sous l’évier. Personne ne l’a trouvé. Elle restera là couchée sous le lit, tranquille jusqu’à ce qu’ils repartent. Elle réfléchit : cela peut durer longtemps… L’idée lui vient d’un téléphone portable ! Ce serait bien d’en avoir un. De sa cachette elle pourrait lancer un sos dès que les assassins arrivent. Demain elle téléphonera à son fils. Il ira lui en acheter un. Un modèle facile à manipuler. En cas d’attaque elle se glissera sous le lit avec son portable. Ou encore mieux : elle laissera le portable sous le lit avec les lunettes. Comment se fait-il qu’elle n’y a pas pensé ? Elle n’en parlera pas à Madame Adolph de peur de se faire moquer. Elle l’entend déjà : « Madame Adrienne vous êtes complètement fada ! Ici dans le quartier c’est tranquille. Il ne s’y passe donc rien ! Vous croyez vraiment que cette racaille s’intéresse à nous ? Faut pas vous miner comme ça ! » Qu’est-ce qu’elle en sait d’abord ? Elle, elle s’en fiche et les autres aussi. Elles n’ont pas idée du danger, de la menace qui plane. Ce sont elles les fadas avec leur télé allumée toute la journée. À se repaître de toutes ces horreurs sans que cela les dérange. Ce sont elles les fadas ! D’ailleurs elle n’ira plus chez Madame Adolph. Voilà, elle n’ira plus. Elle n’ira plus chez personne. Elle prendra ses distances avec tout le monde. De toute façon personne ne la comprend quand elle dit qu’elle a peur parce qu’ils sont armés et qu’ils peuvent entrer dans n’importe quelle maison prendre les gens en otage et les abattre froidement. Ce sont des fous ces intégristes, des sauvages…

C’est Dieu pas possible de se retrouver si seule. Ne plus avoir personne. Elle pense au portable qu’elle gardera sous le lit : mieux vaut prévoir. Elle va de pièce en pièce baisser les volets en traînant ses chaussons sur le parquet ciré. Dehors il fait nuit. Dans la maison il fait noir. Adrienne a allumé sa lampe-torche qu’elle garde dans sa poche. Elle ne se déplace plus qu’à la lumière de sa torche. Elle a décidé de garder les volets baissés. De jour comme de nuit. C’est plus sûr. Elle n’allume plus la radio, la télé non plus. La publicité déborde de sa boîte aux lettres. Elle tâche de ne pas faire de bruit. S’ils viennent elle pourra les entendre. D’ailleurs elle est sûre qu’ils sont déjà venus un jour où elle était chez Madame Adolph. Ils n’ont rien volé mais ils ont visité toute la maison. Du bas en haut. La preuve : des objets ont été déplacés. Sa crème hydratante pour le visage avait disparu de la salle de bains. Elle la posait toujours sur le lavabo à côté du dentifrice. Et voilà qu’elle l’a retrouvée deux jours plus tard dans la boîte à cirage, après qu’elle l’avait cherchée dans toute la maison. Pareil pour la boîte à bijoux qu’elle avait retrouvée dans le cagibi, sous l’escalier, à côté de l’aspirateur. C’est bien la preuve qu’on est venu rôder dans la maison. Ils cherchent quelque chose ou quelqu’un. Peut-être elle ? Au non du ciel, pourquoi elle ? Ils vont revenir et cette fois-ci ce sera la bonne. Sa dernière heure aura sonné. On lira dans le journal : « Nouveau drame : des fanatiques ont exécuté une femme seule et sans défense dans sa propre maison »

Elle entend un bruit qui vient du dehors. Cette fois ce n’est pas le vent. On dirait une portière de voiture qui claque sourdement. Puis des voix basses. Interrogatives. Ce sont eux. Ils viennent. Ils vont la tuer comme les autres. Les serrures vont-elles résister ? Que faire ? La lampe. Éteindre la lampe C’est eux. Le portable. Où est le portable ? Elle n’a pas de portable. C’est son fils qui… Elle court dans l’autre chambre. Fait deux fois le tour du bureau. Avise le fauteuil : pas assez large pour se dissimuler. Se précipite dans la pièce voisine. Les double-rideaux ? Oui. Non. Derrière la porte ? Non. Aucun endroit pour se cacher. Son cœur cogne comme un fou. Elle se rue dehors et se jette dans la salle de bain. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? Une douleur fulgurante lui déchire la poitrine. Ses mains se crispent sur le rideau de douche et l’arrachent. La barre cède et libère les anneaux en plastique qui sautillent sur le carrelage dans un charivari infernal. Elle parvient jusque dans sa chambre et se laisse tomber sur le tapis. Elle cherche de l’air. N’en trouve pas.

Ses pupilles dilatées et sèches fixent le plafond qu’illumine par intermittence une lumière bleutée, silencieuse et obstinée.

M.H. 2015

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