Les feux de l’amour

Les Veuves

Les feux de l’amour

Le journal est étalé sur la table de la cuisine. Gisèle passe sur la politique, l’économie et les faits divers. De toute façon c’est toujours la même chose. Les présidences se succèdent et se ressemblent ; le trou de la Sécu ne cesse de se creuser et les chiens écrasés continuent à se faire écraser.

Cahier no3, page 32. La page des faire-part de décès. Gisèle n’est pas nécrophile, mais depuis que son mari est passé de vie à trépas elle s’est abonnée aux DNA à cause des annonces nécrologiques qu’elle épluche méticuleusement. Elle cherche celles qui mentionnent : « crémation, crématorium, incinération… » ou toute autre indication qui dit que le défunt est destiné aux flammes d’ici-bas. Celles qui réduisent tout corps en cendres.

Plus tard, le plus tard possible, elle se fera également incinérer, comme Robert. C’est ce qu’elle pense des fois, assise le soir devant la cheminée à contempler la danse des flammes. Une cérémonie de crémation avec des fleurs, des bougies, de la musique… c’est tellement beau. Elle aime cette ambiance de recueillement, loin de l’agitation des gens. Où chacun pense à sa mort ou à sa vie. À ce qu’il a vécu, à ce qu’il aurait pu vivre et à ce qui lui reste à vivre… Mais en attendant Gisèle se dit qu’avec un peu de chance elle a encore quelques belles années devant elle et beaucoup de choses à vivre…

L’incinération, c’était la volonté de son mari. Il faut dire qu’avec l’âge Robert était devenu claustrophobe et la perspective de reposer deux pieds sous terre, éternellement, lui donnait froid dans le dos.

« Il a plu au Seigneur de rappeler à Lui Monsieur Untel… » Elle lit toutes les annonces, une à une. D’abord les toutes grandes, celles qui occupent, à grands frais, la moitié de la page. Puis les moyennes, celles de Monsieur tout le monde qui ne veut pas être en reste, et enfin les petites, les bouche-trous sans ambition. Mais la mort se fout de cette bataille mercantile comme de sa première chaussette.

« Monsieur Xavier … nous a quittés … La cérémonie de crémation aura lieu à 14 heures ». Gisèle a trouvé ce qu’elle cherche. Elle se réjouit : elle va retrouver le parfum des fleurs et des bougies, la belle musique et la douce lumière du temple. L’antichambre du paradis. Et surtout, elle va retrouver Dimitri. Elle pense à Dimitri, ce beau jeune homme qui la fait chavirer à chaque fois qu’elle le voit… Sa présence discrète et efficace lui donne le tournis. Elle n’y peut rien. C’est comme ça. Depuis la mort de Robert elle ne rate aucune cérémonie. Quelle bonne idée il a eue Robert de se faire incinérer… La vie est belle tout-à-coup !

Elle avale son café refroidi et remet les biscottes dans le placard. Elle n’a pas faim. Elle pense à Dimitri. La cérémonie est à 14 heures. Elle s’est levée tard. Il était presque midi. Elle n’aura plus le temps de déjeuner. Qu’importe, elle n’a pas faim. Elle doit se préparer. Elle va dans la chambre et ouvre l’armoire à deux battants. Des robes, des ensembles, des pantalons, des chemisiers pendent. Gisèle aime les chiffons. C’est tout ce qui lui reste. Elle tend un bras tremblant et saisit la robe rouge. Elle est magnifique cette robe. Elle la passe et se regarde dans la glace de l’armoire. Son mari la lui avait achetée pour le bal des commerçants. Elle avait dit qu’elle n’avait rien à se mettre. Il avait dépensé la moitié de son salaire pour cette robe qu’elle n’a mise qu’une seule fois. Elle aurait bien aimé sortir plus souvent, s’amuser un peu, mais son mari n’aimait pas danser. Alors la robe est restée dans l’armoire. Elle avait pensé la donner à la Croix Rouge, mais c’était tout de même dommage. Maintenant que Robert n’est plus de ce monde, elle pourrait peut-être la remettre ? Elle la met tellement en valeur. Elle se revoit au bal. Elle avait dansé avec plusieurs cavaliers et Robert en fut jaloux. Il avait boudé pendant plusieurs semaines. Ensuite il ne voulut plus aller au bal des commerçants.

Gisèle se ravise subitement : cette tenue ne convient pas pour la cérémonie au Temple. Elle sort un ensemble bleu ciel. Elle pense à Dimitri : cet ensemble va-t-il lui plaire ? La jupe est trop juste : ça déborde un peu sur le ventre et la taille. Il faut mettre le body noir en Lycra qui efface les rondeurs mais empêche de respirer. Non, elle ne tiendra pas longtemps dans ce carcan. Elle saisit le pantalon noir. Celui à la taille élastique. Avec le chemisier en soie grise c’est parfait. C’est sobre et distingué. Oui… mais si peu séduisant. Gisèle se trouve devant un dilemme crucial : sobriété ou séduction ? Que faire ? L’armoire attend patiemment. Machinalement elle tend le bras vers une robe à petites fleurs, séduisante et sobre en même temps. Parfaite pour la cérémonie. Elle l’avait déjà portée et Dimitri a aimé. Cette tenue la rajeunit, bien qu’elle se sente vieille d’un coup. Elle se regarde dans la glace de l’armoire. Elle rentre le ventre et sort la poitrine. Face, profile. Elle a pourtant encore de beaux restes. C’est ce qu’on lui suggère des fois. Ça doit être vrai. N’avait-elle pas concouru dans le temps pour le titre de Miss Myrtilles ? Il doit en rester quelque chose !

Tout de même… qu’est-ce qu’elle fait avec Dimitri ? Quelle est cette fièvre que ce garçon lui a injecté dans le cerveau qui la laisse insomniaque la nuit et fébrile le jour ? Il est si jeune. Il a 30 ans de moins qu’elle ! Il pourrait être son fils ! En même temps pourquoi se poser tant de questions ? Elle s’est posé des questions toute sa vie. Sa vie elle l’a passée à tourner en rond. À hésiter, à vouloir et ne pas oser. Avec son mari elle s’ennuyait. Ils ne partaient que rarement en vacances. Et encore c’était pour voir la famille en Auvergne. Le frère de Robert qui est d’une stupidité à tomber par terre et d’un ennui… D’un ennui qui se traîne entre l’apéro et le film du soir. Pas de quoi pavoiser. Au tout début c’était peut-être bien : ils allaient au bal des commerçants, quelquefois au cinéma. Et puis le temps a passé. Robert ne pensait plus qu’à son travail, la promotion. Les enfants ont grandi sans lui. Elle s’était toujours demandé ce qu’ils représentaient pour lui. Avec le temps et la retraite il était devenu de plus en plus silencieux, taciturne. Ils vivaient sous le même toit mais se parlaient peu. Juste ce qu’il faut pour assurer la bonne marche du ménage. Le jour où il a fait son attaque elle en fut bouleversée et en même temps soulagée. Quelque chose en elle s’est libéré. Un sursaut d’énergie… Depuis qu’elle est veuve elle a envie de tellement de choses. Elle a mis la robe à fleurs. Ça la rend toute guillerette. Elle va à la cuisine et met la radio. Julio Iglésias chante « Manuela ». La vie est belle.

— Le téléphone sonne. Gisèle se précipite comme une gamine et arrache le combiné :

— Dimitri, c’est toi ?

— Oui, ma p’tite caille, c’est moi.

— Je pensais justement à toi, mon lapin.

— Tu vas bien ?

— Oui, toujours quand j’entends ta voix.

— Tu as vu le journal ?

— Oui, il y a une cérémonie à 14 heures à la Robertsau.

— On se voit là-bas ?

— Bien sûr mon lapin.

— Je suis impatient.

— Moi aussi.

— Bon, c’est pas tout ça, il faut que j’y retourne, il y a du boulot. Alors à toute à l’heure ma p’tite caille, fais-toi belle.

Gisèle raccroche. Elle est toute étourdie. Qu’est-ce qu’elle était en train de faire ?

À la cuisine Julio Iglésias remet ça avec « Vous les femmes ». Elle court dans la salle de bains. Se tartine de crème miracle qui repulpe la peau et illumine le teint instantanément.

Elle a envie de chanter, de danser. Dans une heure elle a rendez-vous avec Dimitri.

« Mes chers amis, nous sommes aujourd’hui réunis pour dire un dernier adieu à Xavier qui vient de nous quitter ». Le moment est solennel. Gisèle ne connait pas Xavier, mais elle le remercie d’avoir eu la bonne idée de se faire incinérer. L’assistance est retranchée derrière des lunettes noires. En de pareilles circonstances il est de bon ton de porter des lunettes opaques : elles masquent tout, la détresse comme l’indifférence.

Voilà Dimitri qui entre, les bras chargés d’une énorme gerbe : des roses rouges et des oeuillets blancs. Il pose les fleurs sur le cercueil déjà bien chargé. Ses gestes sont lents et précis. Elle est émue d’admiration. Elle le gobe tout entier. Il est beau comme un dieu dans son complet gris perle. Ce complet lui sied si bien. La veste galbe son dos large et musculeux. La toile gris perle se tend admirablement sur ses fesses fermes et galbe ses mollets. On dirait Belmondo dans Borsalino. Un dieu tombé parmi les hommes. Elle n’en croit pas ses yeux chaque fois qu’elle le voit.

« Xavier était chasseur, clame l’officiant d’une voix monocorde. Il aimait la nature et les animaux. La chasse, c’était sa passion qu’il aimait partager avec ses amis. Le Seigneur l’a rappelé à Lui. Désormais il foule les chasses éternelles » !

Dans l’assistance on retient le souffle. Un silence de mort plane, seulement entrecoupé de l’un ou l’autre raclement de gorge. Même les mouches n’osent plus voler. C’est si beau. Des champs de marguerites et de primevères s’étalent devant Gisèle. Des écureuils roux s’égaient dans les arbres en fleurs. Des bambis et des petits lapins aux derrières blancs gambadent dans la rosée matinale. Le ciel est bleu azur et la vie est belle. Dimitri est là. Elle peut presque le toucher. Il est chez lui. Dans son élément. Il aime s’occuper des fleurs qu’il dispose avec amour sur le cercueil. Il aime arranger les bouquets, changer l’eau des fleurs, lisser les napperons, remplacer les bougies. Accueillir les familles en deuil et leur dire quelques paroles réconfortantes. Il est concentré. Sûr de lui. Ses gestes sont précis et délicats. Il aime s’occuper des cadavres. Les habiller, les coiffer, leur mettre un peu de rose sur les joues pour les rendre plus beaux. Tout cela il l’aime. Les filles ne l’intéressent pas. Elles sont nunuches, capricieuses et parfois migraineuses. Il a un faible pour les femmes mûres. Elles sont pleines de mystères, douces, patientes. Leurs soupirs racontent les jours anciens où elles étaient jeunes et belles.

Gisèle s’est mise un peu à l’écart. De là elle peut l’observer et suivre tous ses gestes. Elle se met toujours à cette place, à côté du pilier. Il ne la regarde pas. Il la devine. Il sait qu’elle est là. Il sent sa présence. Elle a mis cette robe qu’elle portait lors de leur première rencontre. C’était à la crémation du mari. Ce jour là, il avait complètement perdu la tête. Il avait oublié d’allumer les bougies. Les couronnes de fleurs ne tenaient pas en place. Il s’était trompé de musique : il avait mis la Danse macabre de Saint-Saëns à la place du Printemps de Vivaldi ! Tout allait de travers. L’assistance avait remarqué que quelque chose clochait et Gisèle avait lutté désespérément pour réprimer un fou rire nerveux. Cette cérémonie avait failli tourner à la catastrophe.

« L’âme de Xavier est libérée… Nous lui souhaitons maintenant bon voyage… » déclare l’officiant qui n’a que faire de l’âme de Xavier. Qu’elle aille aux anges ou au démon, cela lui est bien égal. Peut-être même que le démon est plus fréquentable que les anges ? Gisèle a hâte que le sermon finît. Elle écoute patiemment Vivaldi qui clôt habituellement la célébration.

Le rideau est tombé sur le cercueil. C’est fini. Dimitri éteint consciencieusement les bougies, une à une. L’auditoire, l’ouïe dilatée par toutes ces belles paroles, se presse lentement vers la sortie et se dirige vers la brasserie de l’autre côté de la rue où l’attendent les libations réconfortantes. Des filets de fumée blanche montent vers le plafond et forment une nappe de brume derrière laquelle se trémoussent des anges musiciens. Dimitri baisse la lumière. La pénombre devient incertaine et le parfum des fleurs enivrant. Des voix un peu regaillardies, finissent par s’éloigner vers des préoccupations plus attrayantes. Dimitri ferme à double tour la grande porte d’entrée. Le bruit de la serrure retentit dans la quiétude retrouvée. Dans le brouillard grisâtre Gisèle sent deux mains se tendre vers elle. La palper de haut en bas. La pétrir dans tous les sens. Son cœur fait des bonds. Elle en est toute étourdie. Le temps et le lieu n’existent plus. Soudain, ça y est : elle est assise sur la balançoire, dans le jardin de son oncle. Son cousin Jean Georges la pousse. Elle monte. Monte. Monte de plus en plus haut. Sa robe à fleurs est retroussée sur ses cuisses. C’est le vertige le plus délicieux. Le nirvana. Le paradis.

M.H. Février 2015

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