Le Scrabble

Les Veuves

Le Scrabble

Un dernier coup de chiffon et l’évier en inox brille comme un sou neuf de même que la plaque électrique. La cuisine est rangée, briquée, terminée. Tout à sa place et une place pour tout. Thérèse est une femme d’intérieur comme on n’en fait plus. Elle aime penser à sa mère qui lui disait toujours : la propreté c’est le luxe des pauvres. Avec l’éponge elle récupère les dernières miettes de pain sur la table et les dépose sur le rebord de la fenêtre pour les oiseaux. Une chaise se tient à demeure devant la fenêtre pour mieux les observer. Ces petites bêtes sont si adorables. C’est un vrai plaisir de les regarder picorer à la dérobée ou se disputer un morceau trop gros. Elle pourrait rester là des heures durant à les regarder sans rien faire d’autre.

La sonnette retendit dans l’entrée. C’est Simone. Elle est à l’heure comme d’habitude. Simone ouvre la porte de la cuisine. Pas besoin de frapper : ces rendez-vous hebdomadaires l’ont rendue familière des lieux.

— Que ça sent bon le café chez vous.

— Venez l’invite Thérèse, j’en ai fait du frais.

Simone dépose son manteau sur la chaise devant la fenêtre et s’assoit à sa place pendant que Thérèse lui verse une tasse de café chaud.

— J’ai apporté des éclairs. Du nouveau boulanger. Ils sont deux fois plus gros que les autres.

— Madame Simone, c’est merveilleux. Vous connaissez mon point faible. Vous en avez à la vanille ?

— Oui, trois à la vanille et trois au café.

— À la bonheur, je ne connais rien de meilleur. J’en prends un tout de suite car je ne peux pas résister plus longtemps… Vous savez la dernière nouvelle ?

— Non, dites ?

— Gisèle…

— Quoi Gisèle ?

— Gisèle…

— Madame Thérèse arrêtez de tourner autour du pot, vous me rendez chèvre.

— Elle s’est mise avec Jean Georges.

— C’est pas possible !

— Si, je vous jure, c’est vrai. Aussi vrai que moi je suis devant vous.

— Nom de Dieu Thérèse, ne jurez pas… Jean Georges ?

— Oui, Jean Georges, le jeune qui sort les poubelles…

— Et arrose les fleurs dans le parc ? ajoute Simone.

— Il a un coq tatoué sur l’épaule.

— Un beau coq en couleurs… Je le sais parce qu’il me monte les courses des fois.

— À vous aussi ? Il est vraiment très serviable ce garçon.

— Quel âge il peut avoir, s’enquit Simone ?

— Oh une petite quarantaine, pas plus.

— Je me demande ce qu’il fiche avec cette vieille toupie !

— Il la promène dans sa Mercedes cabriolet décapotable. Entre autres…

— Mais il a au moins trente ans de moins qu’elle.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise Madame Simone, c’est la vie ?

— C’est surtout le monde à l’envers… Je vais me prendre un petit éclair avant de commencer.

Elles dégustent en silence leur éclair : vanille pour Thérèse, café pour Simone. Le café fume dans les tasses. La boîte de Scrabble est grande ouverte sur la toile cirée. Rien ne presse. L’après-midi est à peine entamé. Dehors le ciel est plombé bas. Concentré et froid. Des moineaux atterrissent régulièrement sur le rebord de la fenêtre pour picorer les miettes et s’envoler aussitôt.

— Il n’y a pas beaucoup d’hommes dans l’immeuble, constate Thérèse.

— Des hommes potables je veux dire.

— Non, c’est vrai… Je commence avec madeleine ! la madeleine de Proust je veux dire, on en parle beaucoup en ce moment et à tout propos.

— Moi je préfère les éclairs c’est moins sec.

— Non c’est une expression corrige Simone. On dit comme ça à propos d’une chose dont on ne peut pas se passer, quelque chose qui fait du bien, quelque chose qu’on aime particulièrement… vous comprenez ?

— Oh vous savez moi, je suis bien comme je suis, j’ai besoin de rien ni de personne, après tout. Ma madeleine à moi c’est les éclairs… Us ! Ça existe ça us ?

— Mais bien sûr madame Thérèse. C’est l’expression us et coutume… Moi mon mari, sa madeleine c’était la chose. Il fallait le calmer avec des pilules spéciales tellement il était porté sur la chose. Il m’embêtait toutes les nuits et même des fois le jour. À 80 ans passés il était encore vert. Vous vous rendez compte à 80 ans !

— Quelle santé, c’est rare ça.

— Toutes les pilules il les avait fourrées sous le matelas. Quand je l’ai découvert j’ai d’abord cru que c’est un chapelet qui dégringole du sommier et je m’étais dit : tiens un chapelet, il s’assagit maintenant ? Mais non, c’était les pilules. Madame Thérèse j’ai failli faire une attaque ce jour-là.

— Esturgeon ! C’est quoi ?

— C’est un poisson. Alors j’ai réfléchi et réfléchi. Oh ça m’a pris du temps, mais j’ai bien réfléchi parce qu’après 52 ans de mariage on ne peut plus divorcer de but en blanc.

— Et pourquoi pas Madame Simone ? Regardez Gisèle ; elle est vieille et ça ne l’a pas empêchée de divorcer.

— Oui, mais c’est un tas d’histoires, tandis que comme ça…

— C’est mieux, je ne le vous fais pas dire.

— Madame Thérèse il faut que je vous le dise… Nous sommes amies n’est-ce pas ?

— Madame Simone à la vie à la mort, je vous le jure.

L’atmosphère s’est soudain tendu comme un arc et le jour a baissé d’un cran. Simone prend un air inspiré, saisit le dictionnaire et pose ses mains à plat comme on le ferait avec une bible. Entre Simone et Thérèse le temps s’est suspendu, immobile comme une toile d’araignée. Puis dans un souffle Simone s’élance :

— J’ai ramassé toutes les pilules et je les lui ai fait avaler une à une jusqu’à la dernière. Il n’a pas moufté.

— Ben voilà. Vous avez trop longtemps hésité. Je vous l’avais dit. Et il n’a pas… ?

— Rien, pas un mot. Je ne pensais pas que ce serait si facile. Parce que vous ne savez pas la meilleure : j’ai découvert qu’il avait une maîtresse.

— Par-dessus le marché ! Ah les hommes, tous les mêmes. Quand c’est pas les femmes c’est l’alcool et quand c’est pas l’alcool c’est les femmes. Vous auriez dû agir plus tôt, comme je vous l’avais dit. C’est une bonne recette. À cet âge ils ne vont plus faire d’autopsie.

— Exact. Le médecin a écrit sur le papier bleu : mort naturelle.

— Vous avez bien fait et je sais de quoi je parle…

— Ah parce que vous…

— Confidence pour confidence… Et j’avais également une bonne raison, je peux vous le dire. Mais motus hein ?

— Oh bien sûr : motus.

— Germain il n’était pas mort des suites de la chute quand il a fait sa sortie de route avec la mobylette.

— Ah non ? C’est ce qu’on racontait pourtant.

— Moi ça m’arrangeait bien qu’on raconte que c’est à cause de l’accident qu’il est mort. Mais c’était pas à cause de l’accident. Vous comprenez ?

— Ah oui je comprends : la recette…. Mais c’était tout de même une simple sortie de route parce qu’il avait trop bu.

— Voilà. Mais motus, hein !

— Oh vous savez moi je suis muette comme une carpe… Madame Thérèse vous trouvez que je fais mon âge ?

— Pas du tout. Pourquoi vous dites ça ?… Wacker !

— C’est quoi wacker ? Ça n’existe pas.

— C’est allemand. C’est un mot en allemand qui commence par un w et se termine par er, comme tous les mots en allemand.

— Madame Thérèse vous devez employer des mots français, pas des mots allemands, c’est un Scrabble français pas un Scrabble allemand.

— En tout cas vous n’avez pas beaucoup de rides. Vous avez la peau lisse comme une jeune fille.

— Vous pensez que je devrais maigrir ?

— Pas du tout. Un peu d’embonpoint ça tend la peau et atténue les rides. Et puis c’est bien connu : les hommes préfèrent les rondes. Je veux dire les femmes épanouies, enveloppées. Mon mari disait toujours que les grosses le faisaient fantasmer.

— Comme celles de Botero ? Quand même, elles sont moches on dirait des betteraves.

— Qu’est ce que vous voulez, tous les goûts sont dans la nature. Finissez l’éclair, demain il ne sera plus bon.

Thérèse remplit les tasses de café fumant. Sa main droite tremble légèrement ; cette conversation lui a fait revenir des souvenirs qu’elle s’était longtemps efforcée d’effacer de sa mémoire. Elle en verse à côté. Attrape l’éponge sur l’évier et essuie le liquide noir avant qu’il ne coule sous la boîte de Scrabble.

— Heureusement que c’est de la toile cirée… Elle doit avoir des sous. C’est elle qui l’a dragué avec ses sous. Et le cabriolet c’est elle qui le lui a payé, vous pensez pas Madame Simone ?

— Pour sûr que c’est elle qui le lui a payé. Elle a des sous, ça se voit à dix kilomètres. Avec des sous on peut tout avoir.

— Moi aussi, si j’avais des sous je pourrais me payer un gigolo… Ravioli ! Au singulier.

— Ravie au lit elle doit l’être… En tout cas l’argent ne la rendra pas plus belle.

— Oh vous savez, la nuit tous les chats sont gris.

— Ravioli, c’est italien, non ? C’est pas non plus un Scrabble polyglotte Madame Thérèse !

— Oui mais c’est dans le dictionnaire.

— Coquilles ! Avec s.

— Vous avez un q en trop. Mettez couilles.

— Oh, Madame Thérèse comme vous y allez !

— Ben quoi, c’est un mot comme un autre, il est aussi dans le dictionnaire.

— Vous avez raison, c’est un mot comme un autre. Allons pour couilles.

— Et comme il le bichonne son cabriolet Mercedes. Il passe tous les samedis après midis à le briquer et vas-y que je te l’astique.

— Rien que pour cette vieille toupie. Elle ne le mérite pas.

— C’est sûr, elle ne le mérite pas… Nitroglycérine ! Ah, il fallait le trouver celui-là !

— Bravo ! Je vous félicite Madame Thérèse. Vous savez au moins ce que c’est ?

— Oui, je sais. J’ai vu « Le salaire de la peur » au moins quatre fois. J’ai adoré ce film. Quel suspens.

— Moi aussi. Si je me souviens bien le camion est tombé dans le ravin avec tout le chargement qui explose.

— Ça faisait un joli champignon.

Il n’y a plus d’éclairs. Ils sont tous mangés. Sur la toile cirée ne restent que quelques miettes pour les oiseaux demain. Thérèse se lève péniblement. Elle a les jambes ankylosées à être assise tout l’après-midi. Simone rassemble les tasses, les soucoupes et les assiettes et dépose le tout dans l’évier en inox briqué, tandis que Thérèse fait des allers et venues dans la cuisine pour désankyloser ses jambes. La pendule marque 17 heures pile.

— Madame Simone vous pensez que la Droguerie du Centre est encore ouverte à cette heure-ci ?

— Bien sûr, Madame Thérèse, il n’est que 17 heures.

Michèle Haberer — Été 2015

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