La visiteuse

Les Veuves

La visiteuse

La chambre est au fond d’un long couloir étroit et sombre. Yvette remercie d’un signe de tête la femme qui lui montre où c’est. Elle ouvre doucement la porte qui couine dans le silence. Une faible lumière passe entre les volets mis clos et tente vainement d’éclairer la pièce. On a entrouvert une fenêtre pour tenter d’évacuer l’odeur moisie qui se dégage des murs au papier boursoufflé par endroits.

Elle est là, allongée sur son lit. Sur son visage flotte un léger sourire, blême mais serein.

Yvette habite à l’autre bout du quartier. Elle a pris l’autobus pour venir, ça lui fait un gros détour mais lui laisse du temps pour se concentrer. D’habitude elle va à pieds quand on l’appelle. Elle a mis la robe noire qui lui donne une allure solennelle pour la circonstance. Une certaine importance qui ne lui déplaît pas. Tout le monde connaît Yvette. On sait qu’elle fait ça quand on l’appelle. Non pas qu’elle affectionne particulièrement ce genre de rendez-vous, mais ces visites sont pour elle une occasion de sortir et de parler avec quelqu’un. Et puis c’est normal. C’est par devoir de charité envers son prochain après tout.

Cette femme elle l’a croisée quelque fois à l’église du quartier. Elles faisaient un peu de conversation ; de solitude à solitude… Puis chacune s’en retournait chez elle où personne ne l’attendait. Jusqu’à la prochaine fois. Les vêpres du samedi soir étaient les rendez-vous attendus par une poignée d’ouailles pour échanger quelques nouvelles du quartier, toujours les mêmes. Ce n’était pas grand chose, juste un peu d’humanité en guise de viatique pour la semaine.

Dans la demi obscurité elle considère Madame Adolph qui ne bouge pas tant la vie l’a quittée. Comme la vie est bizarre… Encore la semaine dernière elles évoquaient ensemble les hivers de leur jeunesse. Ces hivers où il y avait plus d’un mètre de neige, des semaines durant. Ces hivers sans fin où il gelait à pierre fendre dès la Toussaint. On crevait de froid dans des habits de mauvaise qualité, mais on était heureux. Ah ce qu’on était heureux et avec trois fois rien ! Comme la vie est bizarre : les gens vous parlent, plaisantent, font des tas de projets et deux jours après tout est fini, envolé, oublié. Elle vous joue des sales tours des fois, cette chienne de vie ! On se demande où est la justice… Combien de fois Yvette n’a-t’elle pas ressentie cette absurdité, cette volte-face idiote de la vie alors qu’on n’avait rien vu venir ?

On l’a lavée, peignée et habillée d’une robe propre comme il se doit afin qu’elle puisse se présenter dignement devant Saint Pierre et ses anges. La présentation ça compte lors d’une épreuve et l’entrée au Paradis c’est la dernière et la plus importante. Il faut mettre toutes les chances de son côté pour ne pas la rater car il n’y aura pas de cession de rattrapage. Puis on lui a croisé les mains sur sa poitrine plate et fiché un crucifix entre ses doigts raidis. Sur la table de nuit est posé un verre à moutarde rempli à ras bord d’eau bénite et dans lequel trempe une petite branche de buis. Yvette se signe, saisit la branche et asperge abondamment la morte qui ne bronche pas. Elle en met partout pour que la défunte profite bien des biens faits de l’eau bénite. La bougie sur la table de nuit grésille puis s’éteint.

« Mon Dieu qu’est-ce que j’ai fait ? ». Dans la pénombre elle cherche à tâtons d’éventuelles allumettes et renverse la bougie qui roule sur le parquet dans un fracas impertinent avant de terminer sa course sous le lit de la trépassée qui ne bronche pas.

Dans un coin une vieille qui somnolait sur sa chaise se réveille en sursaut :

— Notre Père qui êtes aux cieux… pardonnez-nous nos offenses…

Puis se rendort en avalant bruyamment sa salive. Yvette est confuse, elle n’avait pas vu cette vieille qui somnolait dans son coin entre l’armoire et le double rideau. Un chapelet pend au bout de son bras et menace de glisser au sol à tout instant. Yvette est d’abord tentée de reposer plus confortablement le bras inerte mais n’en fait rien par crainte d’une nouvelle catastrophe. Elle prend son missel, l’ouvre et lit au hasard : « En ces temps-là… ». Toutes ces histoires ça devait être au temps où la terre était encore plate, bien avant les dinosaures. Comme la vie est pleine de mystères… Dans son imagination déambulent au milieu d’une végétation luxuriante diplodocus et tyrannosaures hideux, sortis tout droit de Jurassic Park. Soudain le chapelet de la vieille glisse et tombe au sol dans un cliquetis effroyable. La dormeuse sursaute et agite les bras dans une gesticulation désordonnée : « Notre Père qui êtes aux cieux…, je vous salue… ». Puis lentement se fige comme un zombie, laisse tomber sa tête de côté en soupirant et respire bruyamment la bouche grande ouverte.

Yvette se force à se concentrer sur l’histoire aux temps antédiluviens ; sans les dinosaures si possible. La morte ne bouge pas. La dormeuse s’est rendormie. L’atmosphère est redevenu normale : quiète et solennelle… seulement entrecoupée par moments d’un ronflement sonore de la vieille. La vie et la mort sont si intimement liées…, l’envers et l’endroit d’une même médaille… Comme il y a des moments particuliers… Des moments où l’on devine la présence du Père éternel. Elle l’imagine majestueux, le torse large et musclé, avec des cheveux gris bouclés et une grande barbe grise aussi. Il est assis dans les nuages blancs escorté d’une ribambelle de putti rieurs et joufflus. À quoi bon se faire tant de soucis ici bas ? Tout ce bazar de merde qu’on trimballe avec soi toute une vie. Que de larmes pour rien… La morte semble acquiescer en silence, elle a l’air d’en savoir long et sourit d’un sourire intérieur. À l’heure qu’il est elle doit se trouver devant Saint Pierre. Sûrement qu’elle vient d’obtenir l’autorisation d’entrer au Paradis. Le saint Patron a consulté ses listes. Madame Adolphe figure sur la blanche, la bonne.

— Signez ici et prenez la porte à droite, voici le certificat !

C’est un peu comme au permis de conduire. L’inspecteur prend dans sa liasse la feuille qui vous signifie que vous êtes reçu au permis parmi les bienheureux qui ont obtenu le droit de circuler à leur guise sur les routes du Paradis. Il ne peut en être autrement, sinon à quoi servirait la vie ? La morte semble satisfaite et déterminée. Elle n’a pas envie de revenir parmi les vivants.

Une mouche est entrée par la fenêtre entrouverte et tourne obstinément dans la pièce dans un bruit de para-moteur. Puis se pose effrontément sur son menton. Dans un mouvement de réjouissance elle se frotte les pattes avant et marche résolument sur les lèvres pâles, fait demi-tour et s’arrête net. Elle a trouvé de quoi se restaurer : quelque relief du dernier repas de la morte. Yvette voudrait la chasser, hésite puis renonce. Dans cette pièce obscure elle risque encore de renverser quelque objet invisible.

La vieille sur sa chaise se met à ronfler plus fort. Le vacarme emplit toute la chambre. On dirait une mobylette qui s’apprête à affronter le Mont Sainte Odile. Il y en a qui ne se gênent pas… L’insolent insecte repu, prend soudain son envol dans un bourdonnement satisfait et s’échappe par la fenêtre dans la lumière du jour vers d’autres destinations. Yvette se recentre sur son missel mais ses pensées sont incontrôlables. Elle referme la livre sacré et pour se faire pardonner entame une série de Notre Père réguliers comme une litanie ou plutôt comme le tricot. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. Elle tricote des Notre Père en un long ruban qui fait trois fois le tour de la pièce. Puis elle se signe, saisit le buis qui trempouille dans le verre Amora et avec d’infinies précautions asperge la morte qui ne bronche pas. Elle jette un dernier regard à la vieille sur sa chaise qui a remis le turbo en toute bonne conscience, la bouche grande ouverte.

Dans le couloir la femme qui l’avait accueillie l’invite à la cuisine et lui propose du café que Yvette accepte volontiers. La cuisine est à l’autre bout du couloir. Elle est sombre aussi. Une ampoule nue pendouille au plafond et dispense une lumière chiche. La femme prend une tasse ébréchée dans le buffet et verse le liquide noir et fumant. Yvette murmure un merci.

— C’est gentil à vous d’être venue.

— Oh, c’est tout naturel.

— Cette pauvre madame Adolph n’a personne.

— Mais la femme près d’elle c’est qui ?

— Je ne sais pas. Et vous, vous êtes une parente ?

— Non. Je suis venue dire une dernière prière par charité chrétienne, c’est tout. Et vous, vous la connaissez peut-être ?

— Oh, pas plus que ça. Elle était veuve depuis peu. La pauvre, il paraît qu’elle n’avait pas la vie facile avec son mari.

— Alors elle ira tout droit au Paradis.

— Je ne sais pas. Mais c’est tout de même dommage qu’elle n’aie pas profité de la pension de son mari.

M.H. 2015

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