Confession lyrique

C’est beau un camion qui soulève un nuage blanc dans une zone industrielle un lundi soir à l’heure de pointe sur une départementale encombrée !
Moi , j’aime la poésie du quotidien lorsque j’attends le bus à dix-neuf heures précises après les premières heures supplémentaires hebdomadaires non payées et non compensées…Un soir , j’ai failli me faire enfermer par la femme de ménage ; héééé , j’ai crié , ouvrez-moi , et elle m’a ouvert à condition que je ne dise à personne qu’elle était partie plus tôt la veille . Promis , j’ai dit , mais elle m’a fait jurer sur la tête de ma mère , mais j’ai pas voulu jurer sur la tête de ma mère parce qu’elle est morte et ma belle-mère est une salope alors j’ai juré sur la tête de mon Labrador qui a une bonne tête et qui est fidèle et après elle m’a enfin ouvert . J’ai dit merci , mais pour le bus c’était râpé . Putain de métèque , j’ai pensé , mais tout de suite après je me suis repentie auprès de la Sainte Vierge à genoux sur la banquette de l’abri-bus la figure contre le plan du réseau. Un plan de réseau c’est pas très mystique mais c’est chouette quand-même : rose , vert , bleu avec des lignes qui vont dans tous les sens . Les gens devraient prier plus rien que pour admirer les plans de réseau , m’enfin bon , il y a des gens comme ci et des gens comme ça mais moi de toutes façons je suis spéciale et j’aime la poésie . Quand j’étais ado , j’avais un correspondant dans l’Eure-et-Loire et on s’écrivait des poésies . Tenez , je m’en rappelle d’une :

J’aime te tenir la main
Du soir au matin
le matin plutôt que le soir
car le soir il fait tout noir

Et lui m’a répondu :

un jour j’irai où tu habites
Pour que tu me suces la bite
On partira tous deux en Afrique
Pour que tu me branles la trique

Moi j’ai trouvé ça pas mal qu’il me réponde , ça prouve que j’ai du talent , ben ouais , c’est pas évident de faire des vers , tenez , et celui-ci :

Je pose mon mouchoir
sur mon nez en forme de poire
Avant de dans les bras de Morphée choir
Et ronfler comme un loir

Quatre jours plus tard , j’ai reçu une lettre d’Eure-et-Loire qui disait :

Sacré bon Dieu de gonzesse
je fantasme sur tes fesses
De m’écrire jamais ne cesse
puisse-je un jour tes seins caresse

Cela aurait pu continuer longtemps comme ça si je n’avais rencontré Rodolphe . Rodolphe , c’était le chouchou du prof de maths et moi j’étais nulle plus nulle tu meurs . Un jour Rodolphe m’a dit pendant l’interclasse :” Huguette , vous avez un je-ne-sais-quoi qui m’intrigue…” et moi j’ai répondu que si c’est à cause des trois poils sur le grain de beauté au coin gauche de ma bouche , il n’y a pas de problème , ça peut s’arranger . Les trois poils et le grain de beauté , je les ai toujours , mais Rodolphe , c’est une vieille histoire.
Bref , un jour j’ai invité Rodolphe pour le café un dimanche en début d’après-midi et on est allés dans ma chambre . Maman était au rez-de-chaussée en train de crever de son cancer et papa promenait ma future belle-mère dans la nouvelle voiture achetée avec les économies de ma mère . Juste pour dire qu’on était tranquilles dans la mansarde . j’ai mis le dernier Pink Floyd et un bâton d’encens et j’ai défait mes cheveux . Rodolphe m’a regardée , a enlevé ses lunettes rondes et a murmuré : “ Huguette, où en êtes-vous avec votre cycle ? “
j’ai trouvé ça bizarre qu’il s’intéresse tout d’un coup à mon vélo , mais j’en ai déduit qu’il était plus sportif qu’il en avait l’air . Je me suis dit bon allez pourquoi pas et je lui ai répondu que j’attendais la visite de mon cousin pour le remettre en état de marche et là , Rodolphe a eu l’air choqué : “ Huguette , vos rapports sont à la limite de l’inceste ! “ Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire et j’ai essayé de le rassurer en lui promettant que tout serait bientôt en ordre , qu’il suffisait de graisser la chaîne et le plateau avec un produit spécial afin que le pédalier cesse de se gripper . Il a souri d’une drôle de façon en faisant les cent pas . Moi , j’étais là comme une grue les cheveux à moitié défaits et une barrette dans la main . Après , il s’est mis à me parler des zones érogènes et d’autres trucs biscornus et pendant qu’il parlait , je suis allée chercher les lettres de mon correspondant de l’Eure-et-Loire .Il a remis ses lunettes et s’est mis à lire , et plus il lisait , plus il devenait sérieux , et plus il devenait sérieux , plus il rougissait , et plus il rougissait , plus sa braguette enflait . Il s’est tourné vers moi embarrassé et m’a dit en bégayant : “ Pardonnez-moi Huguette , je crois que je vais éjaculer ! “ C’est pas grave , j’ai dit , je ne veux pas prendre votre temps , mais si vous voulez rester , vous ne me dérangez pas…
Après ça , Rodolphe s’est détourné de moi et j’en ai conclu que c’était la faute à l’autre hurluberlu de l’Eure-et-Loire et j’ai cessé de lui écrire. Ca ne l’a pas empêché de m’adresser une dernière lettre pour me demander ce qui se passait et je lui ai répondu que j’avais perdu son adresse . c’était pas vrai , vous vous en doutez bien !
L’année suivante , je suis entrée en apprentissage chez un grossiste en produits surgelés et c’est de là que viennent mes plus belle poésies . il y avait monsieur Bertrand avec son bec de lièvre , mademoiselle Hildegarde , une Allemande de l’est qui aimait le feuilleté jambon-fromage , et bien sûr Marcel Rouffinaud , fondé de pouvoir de la boîte et neveu du grand boss . Fondé de pouvoir , ça m’impressionnait , ça sonnait un peu comme “touché par la grâce” , mais j’ai bien vite compris que ce n’était pas le cas et qu’il était surtout touché par la grâce du beau sexe dans les recoins des cabinets et du poste de secours.
j’ai passé cinq ans avec eux et il s’en sont passées des choses pendant tout ce temps ! Monsieur Rouffinaud a été condamné pour pédophilie aggravée , mademoiselle Hildegarde s’est fait avorter de monsieur Bertrand , monsieur Bertrand est devenu chef du personnel et moi je me suis retrouvée à la porte pour avoir égaré mon test de grossesse dans une chambre froide quelques temps après mon entretien avec monsieur Bertrand à propos de mon embauche définitive.
Ce n’était pas plus mal , finalement , j’ai touché le chômage quelques mois , ce qui m’a permis d’imprimer quelques poésies sur les presses du bulletin paroissial . “ Lâches passions et pulsions glaciales “ ça s’appelait . Le recueil a été tiré à trente exemplaires et j’ai gagné soixante euros . je ne sais pas comment ça s’est su , mais toujours est-il que l’assédic m’a supprimé mes allocs sous prétexte que je n’avais pas déclaré mes bénéfices !
Depuis , je travaille chez un petit éditeur de cartes postales dans la zone industrielle nord en face d’une gravière avec l’arrêt de bus juste en face du portail . j’aurais pu tomber plus mal mais j’ai eu de la chance , tout à l’air si magique ici : les gros camions dans leurs nuages de poussière , l’abri-bus avec son plan de réseau féérique et la cacophonie des avertisseurs aux heures de pointe… Ah vraiment , c’est la retraite idéale pour une artiste de vingt-deux ans qui a pas mal roulé sa bosse….

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